LETTRE A MON BAOBAB....d'une mère à l'autre...

mercredi 25 juillet 2012

LETTRE A MON BAOBAB.....d'une mère à l'autre...

Un vieil Africain, qui avait fait la guerre avec l'armée française, m'a dit un jour :

« Certains choisissent la facilité et d'autres choisissent la facilité… » Je pensais que ce pauvre homme avait bien souffert de la tête et que ce qu'il m'avait dit n'avait aucun sens... Mais non, je m'étais trompée ! Il m'a alors expliqué :

« Pour certains, il estfacile de dire et pour d'autres, il est facile de faire… »Je dédie ce récit à Mariam, la maman de Bana, et à toutes les mamans qui ont dû se séparer de leur enfant, par amour pour eux...

 


Tu es le souvenir de mon enfance,

Et de mes journées très denses.

Incarnation de mon Africa,

Tu es tout pour moi.

 

 Quand je pense à toi,

Les larmes envahissent mes yeux noisette,

Quand je te revois,

La nostalgie envahit mon esprit analphabète. 

 

Je me souviens du sage du village,

Qui s’asseyait à l’ombre de ton feuillage,

Pour penser, méditer, parfois même léviter

Et toi tu méditais et pensais avec lui.

 

Te rappelles-tu ce que tu faisais,

Quand sous ton feuillage je m’endormais ?

Eh bien, avec tes branches tu me soulevais,

Et sur un air de tam-tam africain, tu me berçais.

  

Quand pour mon bien j’ai dû partir,

Partir si loin de toi,

Toi pour me consoler tu me faisais rire

Rire aux éclats.

 

Je ne t’abandonne pas

J’emporte ton souvenir avec moi.

 Bana....Montpellier juin 2011

Lettre à mon baobab

Mon baobab, toi qui peux étendre tes branches pour que je me réfugie sous ton ombre, toi qui peux m’écouter et apaiser mes craintes, je vais te raconter mon histoire.

Je m’appelle Bana. Dans ma famille, on m’appelle aussi la « petite maman » ou la « vieille ». Cela peut surprendre les étrangers ; mais toi, tu sais combien c’est affectueux. Mes parents ont choisi de m’appeler Bana en hommage à ma grand-mère maternelle. C’est la coutume au Mali. Quant à Zeïnab, c’est le nom de mon état civil. J’ai treize ans et je suis née à Bamako. Je suis la benjamine d’une fratrie de cinq enfants. J’ai trois sœurs et un frère. Ma maman, Mariam, travaille au PMU et mon papa, Amadou, est magistrat.

Je suis née le 12 mai 1998 et ma naissance a été accueillie avec une grande joie dans la famille, qui m’a immédiatement surnommée « poupée » parce qu’il paraît que j’étais aussi jolie qu’une poupée. Malheureusement, la joie a été de courte durée, car dès le retour à la maison, Maman a découvert que j’avais une malformation congénitale qui demandait une prise en charge médicale immédiate. À partir de ce jour-là, la vie de toute ma famille a basculé. Mon existence et celles de ma maman et de mon papa ont pris un chemin que nous n’aurions jamais imaginé prendre.

Ont suivi deux années de souffrance physique pour moi et de douleur morale pour mes parents. Des dizaines de visites auprès de différents médecins, une opération chirurgicale à Dakar et des dizaines d’examens n’ont abouti à aucune amélioration de mon état. Je te laisse imaginer, mon cher baobab, le désespoir de mes parents.

C’est à ce moment-là que Maman a entendu parler d’une association française qui s’appelle Espoir pour un enfant. Cette association fait venir en France, à Montpellier, des enfants issus de pays défavorisés où il n’existe pas de structure chirurgicale pour les sauver. Elle a donc pris contact avec leur représentant à Bamako et a effectué les démarches.

Quelques semaines plus tard, je me préparais à partir en France pour y être soignée avec l’espoir de revenir guérie. Je suis arrivée à Montpellier le 1er mai 2003 et j’ai soufflé mes trois bougies le 12 mai 2003 dans une famille française qui m’était jusque-là inconnue.

Mon baobab, cette famille est aujourd’hui devenue la mienne. À présent, j’ai deux familles : une malienne et une française. Je suis riche de deux papas, de deux mamans et de onze frères et sœurs.

Je vais partager avec toi, mon baobab, cette aventure. Pour cela, j’ai demandé à mes deux mamans de me raconter cette histoire, mon histoire...

Mon baobab, voici ma vie vue à travers les yeux et le cœur de mes deux mamans. Cette vie que je t’offre pour que tu saches que je ne t’oublierai jamais, toi le gardien de ma terre d’Afrique, de mes souvenirs et de mes racines…

 

Bana

 

 

 

PARTIE I

 

BRIGITTE


1

 

Le choc Fatoumata

 

 

Dimanche 2 septembre 2001.Franck et moi revenons d'un voyage d'un mois au Viêt-nam, ce pays où je suis née et que je n'espérais pas revoir un jour. J'ai toujours été attirée par l'Asie, sans doute à cause de mes racines. Mon père y a vécu de nombreuses années et je l'ai toujours vu nostalgique de ne pouvoir y retourner. Nous en sommes partis en 1954, après les événements de Diên Biên Phu.

Ce dimanche de septembre, il fait beau et je décide de me rendre à la messe dominicale. Nous vivons dans un petit village de l'Hérault, près de Sète. Pendant la messe, mes pensées et mes prières vont vers ces Vietnamiens que nous avons rencontrés pendant notre séjour. J'ai découvert la pauvreté et la détresse pendant ce voyage, mais aussi la chaleur humaine, la vraie, et surtout cette force qui pousse les êtres humains à toujours espérer que le meilleur reste à venir. Cette découverte a commencé à changer ma vie. Ce jour-là, je prie pour eux, mais aussi pour ma famille et pour moi-même. Je demande au Seigneur de me rendre meilleure, de m'aider à ouvrir mes yeux et mon cœur sur les autres. Je suis à la recherche de quelque chose. Je ressens en moi une chaleur qui se réveille. Une révélation que je n’arrive pas encore à discerner. À la sortie de l'église, je rencontre une amie et nous entamons une discussion. Soudain, un monsieur interrompt notre conversation et, se tournant vers elle, lui demande :

 « Je cherche une famille d'accueil pour une petite Malienne de deux ans. C'est urgent, car elle est actuellement dans une famille qui ne peut la garder pour raison professionnelle. Elle est arrivée du Mali en juin et doit subir une opération mardi, à Montpellier… » Sans réfléchir, je me propose. À cette époque-là, je suis indépendante sur le plan professionnel et je dispose de temps libre. Je donne mes coordonnées téléphoniques à ce monsieur qui est un représentant d’Espoir pour un enfant. Il me prévient qu'une personne prénommée Béatrice, responsable des hospitalisations au sein de l’association, se mettra en contact avec moi dans la journée.

De retour à la maison, je suis impatiente de prévenir mon mari de ma décision, que celui-ci approuve immédiatement. À peine ai-je le temps d'en informer nos enfants que le téléphone sonne. C'est Béatrice qui m'indique qu’elle passera dans l'après-midi pour nous rencontrer. Tout va décidément très vite.

Nous faisons connaissance avec elle ; je découvre un personnage, une vraie figure qui bientôt, force mon admiration. À partir de ce jour-là, elle sera un modèle pour moi. J’ai très envie d’en savoir plus sur la petite fille que nous allons recevoir. Elle nous montre des photographies de Fatoumata, nous raconte son histoire et nous présente sa situation.

Dès la naissance de l'enfant, une malformation anorectale a été diagnostiquée. Elle est issue d'une famille démunie de Bamako et ses parents ont multiplié les démarches de prise en charge de soins opératoires à l'hôpital mère-enfant de la ville. Par manque de plateau chirurgical pédiatrique, il a été finalement décidé qu'elle subisse l'opération à Montpellier. Mais faute d'argent, la perspective de cette intervention n'a eu de cesse d'être repoussée. Il a donc fallu l'intervention conjuguée de l'association Espoir pour un enfant et d'un chirurgien montpelliérain présent à Bamako pour lancer concrètement la procédure d'urgence. C’est en juin 2001, à l'âge avancé de deux ans et demi, que Fatoumata est enfin arrivée en France dans un état critique, dénutri et carencé. Sans anus, la petite fille était incapable de faire ses besoins ou d'avaler quoi que ce soit. Ses excréments sortaient par le vagin et elle vomissait. Elle ne pesait que six kilos. Son ventre était si proéminent qu’elle peinait à se tenir debout. Ses jambes étaient aussi frêles que ses petits bras !

Émus par la situation et devenant bientôt famille d'accueil pour la première fois, nous sommes des gens inquiets, comme tout le monde. De plus, nous ne connaissons rien de l’Afrique. Ne sachant pas où nous allons, il est évident que la présentation que nous dépeint Béatrice nous refroidit. Mon mari ne dit rien, mais nous interrogeons grandement tous les deux. Après une longue discussion, nous acceptons de nous engager. Ce jour-là, notre vie bascule. Plus rien, jamais, ne sera comme avant.  

 

Lundi 3 septembre 2001. Rendez-vous est pris avec Béatrice à la clinique Saint-Jean de Montpellier, afin de faire connaissance avec cette petite fille qui va faire partie de notre famille pendant plusieurs mois. Elle vient de subir une colostomie.

Je suis un peu inquiète, ne sachant pas comment je vais aborder cette enfant. Mais je me dis qu'en restant la plus naturelle possible, cela devrait bien se passer. J’entre dans un magasin de jouets et choisis une jolie boîte à musique.

À la clinique, je monte les escaliers en sentant l'angoisse me gagner un peu. La porte de la chambre est grande ouverte. Fatoumata est seule, allongée dans son petit lit à barreaux ; elle tourne lentement la tête vers moi. Et là, mon regard se perd dans ses yeux magnifiques ; magnifiques en raison de leur expression de crainte, de souffrance, de douceur, de résignation. Pourtant, de son regard se dégage une grande force. Comment exprimer ce que je ressens ce jour-là ? Je découvre une toute petite fille, minuscule pour son âge. Fatoumata est âgée de deux ans, et elle pèse seulement six kilos ! Je reste pétrifiée, tellement je sais déjà que je vais vivre avec cette enfant quelque chose de très fort. Mais surtout, je sais, je sens, que ma vie a pris une autre route. Définitivement. Tout doucement, je m'approche du petit lit. Elle m'observe d’un regard à la fois rempli de crainte et de curiosité. Lorsque je me trouve près d'elle, je lui parle calmement, avec tendresse. Je sais qu'elle me comprend malgré la barrière de la langue. Je lui caresse la main et la joue. Elle a la peau très douce, cela m'étonne, on dirait de la soie. Elle n'a pas l'air de souffrir, pourtant elle est perfusée et ses bras sont reliés à divers appareils impressionnants. Un gros pansement recouvre la partie gauche de son petit ventre.

Je continue à lui parler en ouvrant le cadeau que je lui ai apporté. Curieuse, elle regarde avec intérêt ce qu'il y a dans le paquet. Lorsque je sors la jolie boîte à musique, elle l'attrape avec vivacité et écoute la mélodie, tout en ne me quittant pas des yeux. Ce que je remarque ce jour-là, c'est la tristesse au fond de son regard ; une immense tristesse, un abîme sans fond et au plus profond des étoiles qui brillent de mille feux, les lumières de l’espoir, les couleurs de la vie... Ce regard-là, Fatoumata ne le perdra jamais, même dans les moments de joie et de partage que nous allons vivre ensemble. Ce regard-là, je suis encore loin de me douter que je le rencontrerai souvent, très souvent..., et que je vivrai avec. Le regard de l’Afrique…

Durant les huit jours que dure son hospitalisation, mon mari et les enfants lui rendent visite quotidiennement. Quant à moi, je me rends à son chevet plusieurs fois par jour.

De retour à la maison, Fatoumata fait rapidement l’unanimité auprès de notre famille et de nos amis : tous sont conquis par cette petite fille si attachante, intelligente et au charme si particulier. J’ai très peur de ne pas arriver à lui prodiguer les soins qui lui sont nécessaires. Fatoumata a une poche appliquée sur le ventre à l’endroit où se situe sa colostomie, qui doit être changée plusieurs fois par jour. Un petit bout d’intestin est apparent et ses excréments s’évacuent dans ce petit sac. Je décide de prendre sur moi et tout se déroule finalement très bien. Vivant au sein d’une grande famille, nous recevons toujours beaucoup de monde à la maison : nos neveux et petits-enfants sont régulièrement auprès de nous. Souvent, le dimanche soir après une bonne journée de loisirs, nous mettons Fatou dans la baignoire avec deux ou trois des enfants présents. Nous prenons des photographies de ces bons moments et confectionnons deux albums : un pour elle, et un pour nous. Nous savons qu’ils représenteront un précieux témoignage des moments heureux passés ensemble…

En novembre, elle subit une nouvelle intervention ; le chirurgien lui ôte sa poche et ferme la colostomie. Nous commençons à nous préparer à son départ, dont nous savons qu’il ne sera pas facile à vivre, tant nous nous sommes attachés à elle… J’appelle ses parents qui nous ont laissé le numéro de téléphone des voisins, et j’ai son papa au bout du fil.

« Si vous avez besoin de certaines choses, dites-le-nous, nous les mettrons dans la valise… » Sa réponse, quelques jours plus tard, nous fait sourire : une télévision et un magnétoscope font partie de la liste élaborée par le papa de Fatou…

 

Février 2002, Fatoumata et Aïssata. Deux adorables poupées africaines. Deux petites filles maliennes qui vont s’envoler dans quelques heures pour un retour définitif dans leur pays, le Mali. Fatoumata a subi ses quatre interventions chirurgicales avec succès. Elle repart avec une malformation définitivement corrigée. Aujourd’hui, elle pèse douze kilos :six de plus qu’à son arrivée six mois plus tôt ! Il suffira pour elle d’un traitement journalier à base de laxatifs et de suppositoires, et tout ira bien. Je suis tellement heureuse de la voir courir, rire, sauter, danser… J’ai bien pris soin de déposer dans ses bagages les médicaments qui lui sont nécessaires.

Cette enfant m’a tellement donné, tellement apporté pendant ces six mois de vie partagée… Mais pas seulement à moi : mon mari, mes enfants, ma famille, mes amis ont tous reçu beaucoup d’amour. Tout notre entourage a été conquis par cette petite fille, et c’est avec beaucoup d’émotion que nous la laissons partir vers sa famille. Pour passer un peu plus de temps avec elle, Franck et moi avons fait le voyage jusqu’à Paris. Pour profiter d’elle le plus longtemps possible. J’ai mis dans sa valise l’album de photographies que nous avons fait pour elle. Plus tard, elle pourra en égrener les pages en se souvenant…

Aïssata fait partie du voyage. Elle aussi a supporté de nombreuses opérations chirurgicales. Elle présente la même malformation anorectale que Fatoumata, mais elle a eu moins de chance et repart au Mali avec une colostomie. Elle gardera donc une poche intestinale durant toute son existence. Cependant, elle est en vie, et c’est ce qui compte ! Elle part avec un chargement de poches de rechange et Espoir pour un enfant veillera à lui en faire parvenir régulièrement.

Fatou et Aïssata sont accompagnées durant le trajet par une jeune hôtesse de l’air d’Aviation sans frontières qui, durant ses jours de repos, convoie bénévolement des enfants de l’association. Par des mots et des gestes très doux, elle rassure les deux petites filles apeurées qui s’agrippent à mes jambes et ne veulent pas les lâcher. À force de patience et de discussion, les enfants se laissent approcher. Mais c’est sans grande conviction qu’elles se laissent emporter vers la salle d’embarquement. Ce départ est pour nous tous un déchirement. Franck pleure et Fatoumata hurle et me tend ses petits bras en m’appelant maman… Il faut bien la laisser partir… Aujourd’hui, j’entends encore ses cris. À ce moment-là, je laisse couler mes larmes. Je repense à ces moments vécus avec elle. Elle restera toujours en moi, je le sais, mais comment accepter de ne plus la revoir ? Et là, je me dis que j’irai au Mali, c’est sûr. Bientôt. Très bientôt.

 

Mai 2002. Certains week-ends, je reçois à la maison Aly, un jeune Malien de dix-huit ans accueilli chez mon amie Gilberte. Le jeune homme, qui souffre d'une tumeur au cerveau, bénéficie de l’aide dispensée par Espoir pour un enfant.

Gilberte et moi étions allées ensemble l'accueillir à son arrivée à Montpellier. Je me souviens de notre étonnement lorsque nous avions vu débarquer ce grand jeune homme de dix-sept ans, qui mesurait près de deux mètres de hauteur ! J’ai remarqué, depuis, combien les Maliens sont grands…

Pendant que nous récupérions ses bagages, nous nous étions demandé pourquoi il avait tant de mal à marcher. Aly arborait de magnifiques chaussures en cuir marron. Nous nous étions vite aperçues que ses souliers étaient beaucoup trop petits pour lui ! Motivées, nous étions parties lui en trouver une paire à la bonne taille. Après avoir fait le tour de plusieurs magasins, nous avions enfin trouvé une paire de chaussures de sport qui correspondaient à son pied. Bien vite, l’heure du dîner était arrivée et Aly, qui parlait parfaitement le français, nous avait fait part de son envie d’assouvir une faim bien légitime après les émotions du voyage et notre périple à la recherche de ses chaussures… Sans réfléchir et pour parer au plus simple, nous l’avions conduit chez une célèbre enseigne de restauration rapide… Je me souviendrai toujours de ses yeux grands ouverts ce jour-là ! Entre la découverte des grandes surfaces de Montpellier et celle de ce restaurant, cela avait fait beaucoup en quelques heures pour ce jeune homme à peine débarqué de l’avion…

Aly, dans les jours qui avaient suivi, avaitété opéré une première fois par le docteur Bénezech à la clinique Rech de Montpellier, puis une seconde fois quelques mois plus tard. Aujourd’hui, ce grand et beau garçon me raconte comment s'est déroulée sa première intervention chirurgicale à Bamako, voici quelques années. Il était obligatoire d’arriver à l'hôpital en possession de tous les médicaments et produits nécessaires à l’intervention, y compris les anesthésiques. Ce jour-là, Séraphine, sa mère, n’a pu se procurer l’un des médicaments demandés. Alors qu’Aly se trouvait déjà installé sur la table du bloc opératoire, l’équipe médicale a décidé de tout interrompre en attendant le retour de sa mère qui, pendant ce temps, se démenait pour trouver l’argent manquant… L’indignation m’envahit en écoutant ce témoignage bouleversant. Je n’ignore pas qu’aujourd’hui, les choses fonctionnent toujoursde la même manière…

 

2

 

Bana, la poupée malienne

 

 

Je m’étais pourtant promis que je ne renouvellerais pas cette expérience d’accueil.

« Ne me demande plus cela, avais-je dit à Béatrice. Je veux bien dépanner pour quelques jours les familles d’accueil qui partent en congés… mais je ne souhaite plus m’investir comme je l’ai fait ; c’est trop dur. Non, vraiment, je ne veux plus… » En avril, pourtant, le téléphone sonne. C’est Béatrice qui m’informe qu’une petite fille de trois ans, qui souffre du même problème que Fatou, doit être opérée. Je lui confirme que mon accueil ne peut être que provisoire, car je sais fort bien que cette petite fille ne repartira, au plus tôt, qu’en décembre. Et je ne veux plus vivre un tel déchirement… Trop souvent encore, je revois les grands yeux éplorés de Fatou au moment du départ.

Nous arrivons à l’aéroport, mon mari et moi, accompagnés de Jean, un jeune Rwandais âgé de douze ans. Tombé dans le feu lorsqu’il était petit, il vient régulièrement en France faire soigner ses séquelles. Habituellement accueilli chez Béatrice, il est régulièrement reçu chez nous certains week-ends ou durant des temps de vacances, car notre fils Florent est du même âge, et les deux garçons s’entendent bien… Jean est donc parmi nous ce jour-là. Dans le hall, Béatrice nous attend et nous la rejoignons. Plusieurs enfants arrivent aujourd’hui en provenance de Bamako. J’ai hâte de faire connaissance avec la petite fille que nous allons accueillir. Bientôt, nous voyons un groupe d’enfants s’approcher de nous. Ils sont quatre et parmi eux, se trouve Bana.

         « Elle porte bien son nom ! » s’écrie Béatrice en la voyant. On ne pouvait pas si bien dire… Il faut dire que la petite fille, dans sa famille, est surnommée « poupée ». Le prénom qu’elle a reçu à la naissance est Zeïnab. Elle a aussi un surnom : Bana. C’est le prénom de sa grand-mère maternelle. Ainsi, elle sera parfois appelée maman. C’est une coutume au Mali. Il est vrai que cette enfant est magnifique. Elle est là, toute petite, timide et immobile, dans le vaste hall de l’aéroport. Son visage est éclairé par de superbes grands yeux en amande qui ne cessent de me regarder. Ses deux couettes sont attachées par un élastique de couleur orné d’un nounours. Elle porte autour de son cou un petit sifflet. J’apprendrai, plus tard, que c'est sa cousine Ina, qui l’a élevée, qui le lui a offert pour éviter qu’elle ne se perde… Je suis déjà sous le charme de cette enfant qui dégage une présence toute particulière.

Nous montons dans la voiture. Franck conduit, et la petite fille est placée à l’arrière aux côtés de Jean. Très vite, Bana, se sentant un peu perdue dans ce monde qu’elle ne connait pas, me prend la main et ne me lâche plus. Je suis là, je ne la quitte pas et la rassure de mes mots les plus doux… Durant les jours qui suivent, nous faisons peu à peu connaissance. L’enfant ne parle pas un mot de français, mais nous nous adaptons plutôt bien à cette situation et communiquons avec elle du mieux possible. Douze jours après son arrivée, nous fêtons son quatrième anniversaire. Si toute la famille est sous le charme, c’est moins le cas de Franck qui ne semble pas s’investir autant qu’il l’a fait auprès de Fatou. Il faut dire que la petite fille, brutalement déracinée, est en train de devenir très exclusive. M’ayant identifiée comme l’unique personne auprès de qui elle peut se sentir vraiment rassurée, elle m’accapare constamment et rejette Franck qu’elle considère comme un intrus. Maman de six enfants, je suis très maternelle de nature et les enfants ne peuvent que se sentir en sécurité dans mon giron… Quelque chose d’intense se passe entre cette petite fille et moi, mais je sais qu’elle repartira bientôt auprès de sa famille et cela m’aide à ne pas me laisser aller à trop de sentiments…

Je lui propose beaucoup d’activités différentes pour favoriser son intégration et son éveil. J’amène Bana au cinéma, au musée, en promenade, et je lui montre de beaux livres. Dès le mois de juillet, elle parle français couramment. Il faut dire qu’elle est sans cesse en contact avec nos amis et notre famille de qui elle est tant appréciée. Cette année-là, je fête mes cinquante ans chez moi, dans le Lot, à Soucirac. Bana est avec moi. Les habitants du village, invités à participer à la soirée, sont en extase devant cet adorable petit bout de chou au regard si profond…

À la clinique Saint-Jean, Bana rencontre enfin le docteur Bosc, auprès de qui j’ai pris soin, voici déjà quelques semaines, de prendre rendez-vous. Gastro-entérologue pour enfants, il s’investit depuis plusieurs années auprès des jeunes Africains pris en charge par l'association. Je connais ce médecin depuis l’opération de Fatoumata, qu’il a lui-même assurée. Déjà, il l’avait rencontrée alors qu’elle était encore toute petite. Après l’avoir examinée, il avait demandé que cette enfant fasse l’objet d’une évacuation rapide vers la France, afin qu’elle y soit opérée d’urgence. Lorsqu’il l’avait revue deux années plus tard, en ma compagnie, je me souviens qu’il avait prononcé ces quelques mots :

« Je la croyais morte… Jamais, je n'aurais cru qu’elle puisse survivre… »

 

La première opération que doit subir Bana est programmée pour le mois de juin 2002. Il s’agit d’une colostomie, pour laquelle les chirurgiens effectuent une petite ouverture au niveau de la partie gauche de l’abdomen, pratiquée sous anesthésie totale. Puis, ils se chargent de permettre au gros intestin d’être rattaché sur la surface de la peau vers l’extérieur de l’abdomen. Les selles sont alors provisoirement dérivées du tube digestif vers une poche de recueil. L’opération se déroule au mieux. La petite fille reste ainsi appareillée durant un mois, au terme duquel elle subit une seconde intervention, plus compliquée, relative à la reconstruction d’un canal anal. Cette fois, l’hospitalisation dure huit jours. Bana revient ensuite à la maison. C’est en septembre qu’a lieu la troisième et dernière intervention. Les chirurgiens vérifient la bonne cicatrisation de l’anus, puis enlèvent la poche avec laquelle vit Bana depuis plusieurs mois. Dès lors, il n’y a plus de dérivation intestinale et les selles repassent par les voies naturelles. De retour à la maison, nous traversons une période délicate. Il faut surveiller la bonne marche quotidienne du transit intestinal de l’enfant, et respecter scrupuleusement le régime alimentaire à base de fibres qu’elle doit suivre, ainsi qu’un traitement à base de médicaments à prendre par voie orale et de suppositoires. De plus, certains moments, lorsqu’elle se rend aux toilettes, lui sont particulièrement pénibles. Heureusement, les douleurs postopératoires doivent s’atténuer au bout de quelques semaines ; cependant, elles persistent suffisamment pour que Bana se sente stressée, voire traumatisée.

 

Ces moments de souffrance partagée avec cette petite fille, et déjà vécus avec Fatoumata, sont nouveaux pour moi. Mes enfants sont tous en bonne santé, Dieu merci… Je découvre ce partage si particulier. Ces petites filles, que j’accompagne sur leur chemin de souffrance, mettent leur main dans la mienne et ce sont elles qui me guident, qui me portent et qui me donnent cette force qui est encore en moi aujourd’hui, pour toujours. Dans leurs yeux, dans leur regard, j’ai vu les couleurs de l’amour qui se donne et qui se reçoit, immense à en pleurer, à l’infini… Malgré l’injustice de la douleur, elles continuent de marcher dans leur tête en gardant le désir de vivre… Ma présence auprès d’elles permet simplement de leur en donner les moyens.

 

Alors que Bana poursuit sa convalescence, je reçois, dans le courant du mois de novembre, un appel téléphonique en provenance de Paris. Au bout du fil, une dame au ton très autoritaire se présente. C’est tante Nafy, l’une des demi-sœurs sénégalaises d’Amadou. Inquiète de l’état de santé de Bana, elle souhaite venir voir sa nièce à Montpellier. J'accepte de la recevoir avec joie. C’est ainsi que tante Nafy arrive chez nous quelques jours plus tard, en pleine période de ramadan. Nous devons nous retrouver à dix-huit heures trente à la gare de Montpellier, et je la reconnais immédiatement grâce au superbe boubou haut en couleur qui la coiffe avec grâce et élégance. Nous nous embrassons chaleureusement. Et puis, très vite, elle m’annonce sa priorité du moment.

« Il faut que j'achète à manger pour rompre mon jeûne ! » Nous sommes en période de Ramadan et je décide de la conduire dans les petits commerces de Figuerolles, le quartier arabe de Montpellier. C’est un endroit où je vais très souvent faire mes achats de viande, de fruits et de légumes. J’y trouve une ambiance que j’aime, chaleureuse et pleine de gaîté. Tante Nafy achète quelques dattes, et puis un peu de viande. À la maison, elle retrouve sa nièce avec une joie perceptible. Puis, je lui indique sa chambre. Après s’être mise en tenue décontractée, elle prépare à manger, puis entame son repas, en s’installant, très à l’aise, les jambes repliées sur le canapé du salon ! Elle reste deux jours parmi nous, au cours desquels nous faisons, de manière fort agréable, plus ample connaissance. Tante Nafy, vraisemblablement dotée d’une forte personnalité, est divorcée, élève seule ses filles et voyage beaucoup. Si elle travaille à la Sorbonne comme professeur, nous ne réussissons pas à savoir exactement ce qu'elle y enseigne. Nous regardons ensemble la cassette du mariage de sa fille, qui a eu lieu cinq ou six mois auparavant. Nous y découvrons Amadou, le papa de Bana. La petite fille est enchantée de voir son père apparaître sur l’écran de la télévision. Ces mariages africains sont incroyables ! Un monde fou y participe toujours, et les nombreux invités, parés de leurs plus beaux atours, donnent selon la coutume de l'argent à la mère de la mariée pour alléger les frais de la fête…

 

Décembre 2002.À présent que les diverses interventions ont eu lieu, Bana doit retourner dans son pays en décembre. Juste avant Noël, je l’accompagne en Lozère, où vit une famille amie d’Abdoulaye. Ce jeune malien d’une vingtaine d’années est depuis quelques mois en France, et s’apprête à repartir au Mali. L’histoire d’Abdoulaye est très émouvante. C’est un garçon qui respire la joie de vivre, un large sourire illumine en permanence son beau visage. Abdoulaye vit au pays Dogon. Il est guide touristique et c’est dans ces circonstances qu‘il a fait la connaissance de Philippe, chez qui il a vécu durant son séjour en France. Un jour, une tumeur s’est développée sur son genou. Le pays Dogon est loin de tout, et il est très difficile de s’y faire soigner… La tumeur grossissait et Abdoulaye, très handicapé, ne pouvait plus travailler ni subvenir à ses besoins. Une hospitalisation a été nécessaire en vue d’opérer cette tumeur. Pour pouvoir payer ses frais d’hospitalisation et de repas, Abdoulaye s’est débrouillé, cloué sur son lit d’hôpital, pour faire un peu de commerce. Malheureusement, l’opération a été un échec : son genou s’est infecté et le jeune homme est devenu très handicapé. C’est à ce moment-là que Philippe a contacté Espoir pour un enfant. Il a pris en charge le transport en avion et l’hébergement du jeune homme, tandis que l’association a assumé le coût des soins médicaux. Abdoulaye est donc arrivé en France où, dans un premier temps, il a été accueilli dans une famille de Gigean, le village où je vis. C’est là que j’ai fait sa connaissance, et qu’il m’a raconté son histoire.

Il est maintenant guéri et c’est en sa compagnie que Bana effectuera son voyage jusqu’à Bamako. J’ai pris soin d’écrire une lettre à sa maman, dans laquelle je lui exprime à quel point vivre des moments à la fois intenses et douloureux avec un enfant qui n’est pas le sien, permet d’instaurer des liens si particuliers… Dans cette lettre, je la remercie de prendre soin de Bana.

Le jour de son départ, je reste sereine. Je promets à Bana que je viendrai la voir, chez elle, sur sa terre d’Afrique que je ne demande qu’à découvrir à ses côtés.

 

3

 

Voyage en terre d’Afrique

 

 

Février 2003.Nous nous apprêtons, mon époux et moi, à effectuer notre tout premier voyage à Bamako, afin de revoir Fatoumata et Bana au sein de leur famille respective. Lydie, la mère de Frank, fait partie du voyage. À soixante-neuf ans, elle n'a jamais beaucoup voyagé dans sa vie, hormis quelques voyages organisés. Veuve depuis plusieurs années, elle n’a pas hésité une seconde lorsque nous lui avons proposé de nous accompagner. Très attachée aux deux petites filles, elle a toujours adhéré à notre action auprès d’Espoir pour un enfant. Ancienne institutrice, elle a reçu une éducation bourgeoise et très traditionnelle. Ses manières, précieuses et délicates, nous font souvent sourire, sans que jamais elle ne se vexe ! Pour elle, ce voyage sera forcément différent de tous les autres...

Nous voilà partis pour un séjour de quinze jours, nous souhaitons faire connaissance avec le Mali et mieux connaître les conditions de vie des fillettes. Comment vont-elles ? Leur santé est-elle bonne ? Autant de questions dont nous avons hâte d’avoir les réponses. Par ailleurs, l’association nous a demandé d'acheminer des médicaments. Nous amenons avec nous quarante kilos de remèdes et de cachets divers, auxquels s'ajoutent nos bagages ! Nous dépassons largement le poids règlementaire autorisé, mais la compagnie aérienneavec laquelle nous allons voyager nous offre le surcoût et nous autorise gentiment à embarquer… Je suis agréablement surprise par ce geste,qui n’est pas effectué par la plupart d’entre elles.

Nous atterrissons à Alger où nous devons rester quelques heures en transit. Je remarque des mouvements de foule à la fois incessants et inhabituels dans un aéroport, et j’apprends que le président Abdelaziz Bouteflika est en voyage officiel. Nos passeports ne sont plus en notre possession et nous devons attendre, confinés dans une pièce, que l'on nous les restitue… Nous avons chaud, et je m’impatiente. Je ne vois plus le moment d’arriver et de revoir les deux fillettes. Lorsque nous récupérons nos papiers d’identité, nous sommes acheminés vers le bar de l’aéroport où un serveur jovial nous offre un thé à la menthe que nous apprécions à sa juste valeur.Nous nous apprêtons enfin à décoller à nouveau, et apprenons que nous devons trier nos bagages : ils ont été déposés sur le tarmac lors de notre arrivée et y sont restés depuis… Nous nous envolons enfin vers Bamako.

À l’aéroport, les deux petites filles, accompagnées de leurs parents, nous attendent impatiemment. Les deux familles, unies par les mêmes préoccupations, se sont visiblement rapprochées. À cet instant, je vis un moment intense et inoubliable. Nos retrouvailles, fortes et magnifiques, n’en finissent pas tant nous devons nous étreindre longtemps pour réaliser que nous nous sommes enfin retrouvées… Si nous revoyons une Bana en pleine forme, cela ne semble pas être le cas pour Fatou, à qui nous trouvons une mine très fatiguée. Mon regard se pose immédiatement sur son ventre anormalement gonflé.

Grâce à l’intervention opportune d’Amadou, le papa de Bana, nous évitons d’attendre trop longtemps le contrôle douanier et réussissons à partir avec nos colis de médicaments si convoités… Nous quittons l’aéroport pour bientôt pénétrer au cœur de cette ville africaine encore inconnue. J’ignore tout de l'Afrique, mais déjà, lorsque je foule le sol de Bamako pour la première fois, je me sens tout autre… Tout ce monde ! Partout, des hommes et des femmes sur les trottoirs, dans les rues, sur les routes… Partout, du brouhaha, du mouvement… Je suis étonnée par la densité de la circulation… Des dizaines et des dizaines de voitures défilent sous nos yeux, dans le vacarme incessant du bruit des moteurs et des coups de klaxon… Je me sens littéralement transportée dans un autre monde, aux antipodes du mien… Amadou nous a trouvé un hôtel proche de sa maison, dans lequel nous descendons. Le papa de Fatou a hâte de nous recevoir chez lui. Nous lui promettons de venir bien vite.

Le lendemain matin, nous découvrons la famille et la maison de Bana. Amadou est magistrat. C’est le chef de famille. C’est un homme cultivé et paisible. Mariam, sa maman, est une très grande et magnifique femme africaine à l’allure altière. Il émane d’elle une très forte personnalité. Bana est la benjamine de la famille. Nafy, Oumou et Mâ nous embrassent avec entrain. Bana ressemble beaucoup à ses sœurs ; superbes, elles ont en commun leurs yeux en amande et la finesse de leurs traits. Je suis subjuguée par tant de beauté. Les femmes maliennes sont très belles. L’accueil de Modibo, le frère de Bana, est plus réservé, mais tout aussi chaleureux. Nous faisons également la connaissance de Papa, de Mayini et d’Ina, ses cousins germains. Ina a été élevée par Amadou et Mariam. Elle est la fille de la sœur de Mariam. Papa et Mayini, qui poursuivent leurs études, vivent ici, chez leur oncle et tante qui bénéficient de moyens suffisants pour les élever en plus de leurs cinq enfants. La solidarité et l’entraide familiales sont les piliers des traditions africaines. Dans un ballet incessant, la famille, les voisins et les amis viennent nous saluer.

« Bonjour ! ça va bien ? La famille, ça va ? Les enfants, ça va ? La santé, ça va ? » Ces paroles sont réitérées à chaque visite. Je n’arrive pas à reconnaître qui est qui. Au milieu de tout ce monde, je suis un peu perdue. Il me faudra plusieurs jours pour arriver à discerner chaque personne sans me tromper, ce qui fait rire Mariam.

Dès notre arrivée dans la maison, je m’y sens comme chez moi. Il y règne une gaîté et une animation qui me ravissent. La cour centrale est le cœur de la vie familiale et amicale. Tout se passe à cet endroit. On y fait la cuisine sur des petits réchauds alimentés au charbon de bois. Les discussions y sont toujours très animées. Les bonnes y font la vaisselle, la lessive. Les gens entrent et sortent à leur guise. C’est un contraste énorme avec notre vie en France, dans nos maisons fermées où nous appliquons la politique du « chacun chez soi ». Cette découverte va contribuer au changement qui s’opère en moi.

Un matin, Amadou décide de nous conduire dans la famille de Fatou.Nous avions déjà compris, à travers nos échanges téléphoniques avec leurs parents, que Bana vivait dans une famille bien plus aisée que celle de Fatou. Mais une fois entrés dans leur maison respective, cette différence de classe sociale nous apparaît énorme. Nous nous rendons alors vraiment compte que la petite fille, dont seul le papa travaille, vit dans une famille réellement démunie. Ce n’est pas qui n’est pas le cas de Bana. Le foyerde Fatou est constitué de petites cases disposées autour de la cour centrale, à l’intérieur desquelles chaque membre de la maisonnée trouve sa place. La grand-mère est confortablement installée au centre de la courette, et c’est avec émotion que j’embrasse cette femme qui pleure en me voyant. Ses mains ne lâchent pas les miennes. Ses remerciements en langue bambara, que je ne comprends pourtant pas, me bouleversent. La famille est très pauvre et, ne disposant pas de moyens suffisants pour acheter de la viande, elle se nourrit d’un bol de riz par jour. Je réalise soudain que ce régime alimentaire forcé, qui n'est pas favorable à l’état de santé Fatou, peut expliquer son manque de forme actuel… Nous rencontrons sa mère, qui se trouve sans emploi. Son père, qui travaille aux chemins de fer de la ville, s’occupe de la ligne Bamako-Dakar et doit souvent s’absenter durant de longues périodes. Nous découvrons avec stupéfaction que, pour se déplacer, les membres de la famille montent à quatre ou cinq sur la même mobylette. Comme au Viêt Nam. Inquiets, nous les regardons rouler sur les petites routes inégales et bosselées. Il existe assurément des moyens de rénover le réseau routier de la ville. Cependant, j’acquiers rapidement la certitude qu’il n’y a aucune volonté pour les mettre en œuvre… Lorsqu'en fin de journée, j’interroge le papa de Fatou sur le suivi du traitement que sa fille doit absolument respecter pour que les effets de la chirurgie continuent à lui être bénéfiques, celui-ci me répond qu’il n’a pas les moyens de se procurer les médicaments nécessaires, tant ils sont onéreux…

Aujourd’hui, l’enfant est lasse, sans aucune réaction. Je décide, avec l’accord de ses parents, de l’accompagner à l’hôpital Mère-enfant de Bamako, où il est possible de rencontrer un médecin. Là, des femmes assises à même le sol attendent des heures durant d'être reçues. Une chatte a niché dans l’un des recoins du bâtiment. Ses chatons courent partout et, d’un air coquin, se faufilent habilement entre les jambes des infirmières. À l'arrière de l'hôpital, j’aperçois une décharge. Les yeux écarquillés, j’observe ce spectacle, inimaginable chez nous. Nous allons en consultation, puis j’achète les médicaments que le médecin a ordonnés et que Fatou devrait prendre de manière régulière pour que les bienfaits de son opération puissent réellement se faire sentir. Mais je sais que tout cela n’est que provisoire. Je sais que lorsque nous serons partis, son papa n’aura pas les moyens financiers de faire face… Je me sens terriblement impuissante quant à ce constat désespérant.

Les parents de Fatou nous reparlent avec beaucoup d’émotion des photos de l’album qu’ils ont trouvé dans la valise de leur fille à son retour de France. Ils n’en reviennent toujours pas de voir leur fillette, africaine et noire de peau, barboter dans une baignoire au milieu de quelques petits enfants blancs. Cela me renseigne sur la manière dont les Africains nous perçoivent… Ce voyage est pour moi l’occasion de me retrouver avec les mamans des fillettes et de développer avec elles des liens d’une intensité toute particulière. Hélas, il m’est difficile de communiquer avec la celle de Fatou qui ne parle que le bambara, et dont le tempérament se révèle plutôt timide et réservé.

Peu à peu, l’Afrique et Bamako me révèlent un peu de leur mystère… Je marche librement dans les rues et me laisse peu à peu envelopper par cette ambiance qui m’est encore si peu familière… Je découvre les Sotrama. Qui n'a jamais emprunté ces véhicules ignore ce qu'est le système de transport en commun du Mali ! Les parents de Bana, qui disposent d’une voiture avec chauffeur, ne les utilisent pas. Mais moi, j'aime me déplacer dans ces vieilles estafettes à l’intérieur desquelles voyagent une multitude de passagers serrés comme des sardines... Ces véhicules sont si vieux et abîmés que certains n’ont même plus de portières. L’un d’entre eux, un 4 x 4 des plus vétustes, vient de passer devant moi en pétaradant ; au-dessous de la lunette arrière, je peux aisément déchiffrer une inscription peinte sur sa vieille carrosserie rouillée : « Si Dieu le veut ». J’ai l’étrange impression de me retrouver dans une histoire de bande dessinée, dans laquelle de vieux tacots déglingués, fumants et rafistolés de toutes parts tiennent le premier rôle… Plus tard, j’aperçois l'une de ces voitures perdre une portière en roulant, au beau milieu de la foule... Je suis stupéfaite de constater que le chauffeur ne s’arrête même pas pour la ramasser ! Souvent, les taxis sont dans le même état… Alors que je décide, un jour, de héler l’un d’entre eux, une grosse fumée noire commence à sortir de son capotaprès quelques centaines de mètres... Il ne peut plus avancer, et le chauffeur me plante là, sans plus de cérémonie !

Je prends le temps de déambuler dans les rues, heureuse et ouverte à toutes sortes de découvertes. Je ne pensais pas que Bamako recelait autant de trésors. Dans l'ancienne partie coloniale de la ville se trouvent de très beaux monuments. Mais si le pays compte parmi les plus pauvres d’Afrique, je constate avec étonnement que la ville est aussi parsemée d’immeubles et d’hôtels modernes, fraîchement bâtis, dont les principaux investisseurs sont des hommes d’affaires libanais et chinois. Son rythme de croissance urbaine est actuellement le plus élevé d'Afrique et le sixième au monde. Bamako est le centre administratif du pays, un important port fluvial et un centre commercial pour toute la région alentour.

Bamako étant la capitale politique et administrative du pays, les principaux ministères se situent dans le quartier du Fleuve. La présidence de la République est installée dans le Palais de Koulouba, situé sur une colline baptisée par les Bamakois « colline du pouvoir ». Le Musée national du Mali s’inspire du style soudanais. Il propose plusieurs expositions à partir de nombreux témoignages matériels de la vie culturelle des sociétés maliennes. Le Marché rose est situé au cœur de Bamako. Il est le poumon économique de la ville, avec l’autre grand marché, celui de Médine. La Maison des artisans est située à proximité de la grande mosquée. Elle regroupe les différents types de productions artisanales du pays (bois, or, fer, cuir…). Le Palais de la Culture Amadou Hampaté Ba, qui se trouve au bord du fleuve Niger à Badalabougou, est l'espace culturel qui abrite les grandes rencontres artistiques et culturelles nationales et internationales. Bamako est aussi le siège des grandes entreprises et des administrations.

J’effectue un constat qui m’étonne particulièrement : malgré cette impression de brouhaha et d’activité intense, je ne perçois ni d’énervement, ni de stress tels que l’on peut les ressentir en France. Les véhicules ne cherchent pas à se dépasser à tout prix, et paradoxalement, une certaine courtoisie est de mise… J’ai aussi ressenti cela lors de déplacements en Corse.

Un soir, le père de Bana m'amène au bord du fleuve Niger, qui traverse Bamako. Il me guide vers le côté de la rive, d’où nous pouvons apercevoir la ville tout entière. Là, une ambiance particulière règne dès le coucher du soleil… L’endroit est proprement magnifique. Je respire les odeurs du soir et les effluves parfumés qui émanent de cette végétation à l’aspect si particulier… Je m’abandonne à cette atmosphère africaine aux couleurs chaudes et puissantes. Sur les rives, des enfants jouent encore et des femmes rincent le linge patiemment lavé. Envoûtée, je regarde longuement le fleuve qui fend la ville en deux. Le soleil couchant enveloppe la ville de son apaisante et rassurante lumière. Tout devient paix et sérénité. Cette vision quotidienne doit faire partie des raisons qui aident les Africains à supporter la dureté de leur vie.Mon regard se pose sur le pont récemment construit afin de réguler la circulation, et j’aperçois, au loin, la pâle lueur des phares de voiture des tout derniers noctambules… Je suis à mille lieues de l’Europe et de la France… Ici, je revis et enfin, je me sens chez moi.

Nous prenons nos repas chez les parents de Bana, dans la pièce principale. La cuisine est préparée dans la cour centrale. Tout près de là se trouve un puits. Tôt le matin, les sœurs et les tantes allument le feu et commencent à s'affairer, secondées par les gens de maison. En effet, un boy ainsi que plusieurs bonnes, que l’on nomme sans connotation péjorative les « bonniches », sont au service de la famille. Ces dernières ne sont là que pour quelques mois, et retournent vers leur village durant l'hivernage. Elles préparent le riz, qui est la base principale de l’alimentation en Afrique, mais aussi le poisson, la volaille et la semoule. Elles pilent le mil qui enrichira le repas. Arc-boutées sur le bâton utilisé pour broyer le grain, elles emplissent la cour d’un bruit régulier et saccadé. Au fond du mortier, la céréale devient fine et légère au rythme de ce mouvement de va-et-vient. Soudain, la jeune femme, souriante et gracieuse, lance le bâton en hauteur et tape dans ses mains avant que celui-ci n’atteigne la mouture. Alors, la besogne devient plaisir…

Toute la nourriture, y compris la viande et le poisson, est lavée à plusieurs reprises avant la préparation et la cuisson. Un réfrigérateur cadenassé trône dans l'une des pièces de la maison, ainsi que dans la salle à manger où se trouve une immense jarre de terre remplie d’eau. À proximité est déposée une calebasse grâce à laquelle on peut se servir à boire. La cuisine est servie dans un seul et même plat, et chacun se sert sa part. Quant à nous, ce sont les parents de Bana, dont nous sommes les invités, qui remplissent nos assiettes. Nous mangeons souvent du capitaine pêché dans les eaux du fleuve : c’est le poisson le plus consommé au Mali. On raconte que lorsque les bateaux approchaient des côtes africaines, les marins y pêchaient toutes sortes de poissons et que le meilleur était réservé et servi au capitaine, d’où son nom. Il faut avoir goûté au capitaine au riz cuisiné par Mariam ! Chaque jour, nous nous délectons de tomates, oignons, concombres, pommes de terre et de plats à base d'arachide. Les légumes sont excellents. J'apprécie les saveurs épicées de la cuisine malienne, à travers laquelle je ressens l’incroyable générosité des gens de ce pays.

Les vêtements et le linge de maison sont lavés à la main, car il n'y a pas d'électroménager. Un jour, souhaitant nettoyer l’une de mes tenues, je me dirige vers la cour. C’est alors que Mariam m’aperçoit.

            « Donne donc ton linge à la bonniche ! Elle va s’en occuper ! » J’obtempère, et tends à la jeune femme un petit tube de lessive que j’avais pris soin d’emporter… et dont elle s’empresse de verser le contenu tout entier dans la bassine, sans que je puisse avoir le temps de l’arrêter ! Dans la cour, on ne distingue bientôt plus rien, tant la mousse s’accumule de toutes parts… Nous mettons des heures à rétablir la situation…

Le boy est à la disposition de ses patrons. Il fait les courses, le ménage ainsi que le balayage tout au long de la journée. Pour le repassage, il utilise un fer sur la braise et opère à l'ancienne. Il fait totalement partie de la maison. Au début, je pensais même qu’il était un membre de la famille ! D’ailleurs, je ne parviens pas immédiatement à reconnaître qui est qui, tant les allées et venues des voisins, des tantes et des cousins sont nombreuses… De plus, je découvre que les femmes, toutes aussi belles les unes que les autres, se changent plusieurs fois par jour… Impossible, donc, de les repérer grâce à leur tenue ! Toutes, y compris les plus modestes d’entre elles, portent de magnifiques boubous aux couleurs chatoyantes si bien ajustés qu’ils leur donnent une allure de reine... Je suis subjuguée par tant de beauté.

Tout ce petit monde ne manque pas de remarquer les manières recherchées et les tenues toujours impeccables de Lydie, ma belle-mère, qui n’a rien changé de ses habitudes.

« Mamie Lydie, c'est une vraie Française ! » commentent bientôt les unes et les autres, une pointe d’amusement dans la voix.

Ina s’occupe beaucoup de Bana, à laquelle elle s’est beaucoup attachée. Quant à Mayini et Papa, ils sont les enfants de l'un des frères d’Amadou. Les deux adolescentes, qui poursuivent leurs études, hésitent sur le choix de leur orientation scolaire. Papa, quant à lui, étudie à la faculté de Bamako et souhaite poursuivre ses études en France. Ici, il existe en effet peu d'ouvertures relatives à de possibles études supérieures… Franck et moi proposons aux trois jeunes gens de venir faire leurs études en France, et de les parrainer durant toute la durée de leur cursus. Ils semblent emballés. Nous leur promettons de faire le nécessaire, mais sans trop y croire : obtenir un visa n’est pas une démarche facile…

Je commence à tisser des liens à la fois forts et sincères avec Mariam, la maman de Bana, qui ne sait comment nous remercier pour tout ce que nous avons fait pour sa fille. Nous parlons beaucoup ensemble et un rapprochement s’opère peu à peu entre nous deux, qui n’étions pas prédestinées à nous rencontrer. Les larmes aux yeux, elle me reparle de la lettre que je lui ai écrite et que Bana lui a transmise à son retour :

« Cette lettre, c’est moi qui aurais dû la faire lorsque je t’ai envoyé Bana pour la première fois… C’est la lettre que doit écrire une maman qui confie son enfant à une autre maman… et non le contraire ! » Peu à peu, Mariam se confie plus ouvertement à moi…

Nous visitons l’école privée que fréquente Bana à Bamako. Dans l’établissement, qui est fort différent des nôtres, se trouvent de nombreux et magnifiques petits enfants qui se précipitent autour de nous dès notre arrivée. Tous nous accueillent en nous lançant un adorable « Bonjour Tanti ! », car c’est ainsi qu’ils appellent les maîtresses qui leur font la classe. Tous portent le même uniforme, ce qui m’attendrit et me fait sourire. Dans les salles ouvertes, il n'y a ni tables, ni chaises. Cependant, je remarque que l’enseignement et l’accompagnement sont très structurés. Nous passons un bon moment à découvrir cette petite école fort sympathique.

Ayant toujours été grande amatrice de football, je m’autorise un jour à parler de ma passion au père de Bana. Je lui parle de mon intérêt pour l'équipe de Saint-Étienne et lui fait part de ma profonde admiration pour l’ancien joueur malien Salif Keïta, qui obtint la récompense de premier Ballon d'or africain dans les années 1970. À ma grande surprise, Amadou me dit que son beau-frère, qui pratique assidûment ce sport, a la possibilité me faire rencontrer mon joueur préféré ! Envahie par la joie, j’accepte évidemment de prendre rendez-vous. Amadou m’apprend que l’ancien joueur s'est reconverti voici quelques années dans l'hôtellerie et qu’il est le propriétaire de l’hôtel Mandé à Bamako, situé près des berges du fleuve Niger…

Quelques jours plus tard, Salif Keïta nous reçoit avec beaucoup de sympathie dans son bureau, au sein de l’hôtel où il se rend chaque jour. Frank, Amadou et moi sommes à la fois émus et impressionnés par cette rencontre. L’homme, malgré sa notoriété, a su rester humble. Sa femme, de qui il était très proche, vient de décéder récemment et depuis, il gère l’hôtel seul. Au mur, sont accrochés tous les maillots qu’il a portés lors de ses grands moments de gloire : Saint-Étienne, Marseille, Valence, Lisbonne… Très vite, il veut nous mettre à l’aise et nous raconte une anecdote amusante : lorsqu’en 1967, il arriva en France pour rejoindre l’Association sportive de Saint-Étienne, il atterrit à Orly où, contrairement à ce qui avait été prévu, personne ne l'attendait. En bon Africain, il ne se posa pas plus de questions et prit alors l'initiative de… monter dans un taxi, qui le conduisit de l'aéroport parisien jusqu'à sa destination finale ! La course coûta très cher aux responsables du club qui lui firent la moue durant quelque temps… Avant de nous séparer et pour répondre à l’une de ses questions, j’évoque les raisons qui nous ont amenés à nous rendre au Mali. Je lui parle de notre expérience en tant que famille d’accueil, de l’association, et de Bana. Il semble à la fois intéressé et très touché par notre démarche. Nous nous promettons de rester en contact.

Deux jours avant notre départ, je tente, en vain, de rencontrer Yayé, une petite fille souffrant de problèmes identiques à ceux de Fatou et de Bana. Avant notre départ de France, il a été convenu avec Espoir pour un enfant que je la ramène avec nous lors de notre voyage de retour, afin qu’elle puisse subir les interventions nécessaires. Une famille doit la prendre en charge dès notre arrivée et l’accueillir jusqu’à son retour au Mali, prévu en juillet. Mais les parents de l’enfant habitent un village trop éloigné de Bamako où il m’est impossible de me rendre. Je conviens donc d’un rendez-vous avec sa famille et le coordinateur de l’association, pour le jour de notre départ.

Le jour de notre retour en France est arrivé. Nous nous rendons à l’aéroport de Bamako dans la nuit, accompagnés des parents de Bana. Il est vingt-trois heures et notre avion décolle à une heure du matin. Notre séjour s’est déroulé trop vite. Bien trop vite. Déjà, il faut quitter ce pays magnifique qui ne m’a pas livré tous ses secrets… Bientôt, le coordinateur d’Espoir pour un enfant arrive, accompagné d’une dame portant un bébé dans les bras. C’est Yayé, qui est âgée de seulement huit mois. Elle dort profondément, malgré l’épouvantable chaleur qui règne dans les lieux. La femmedépose l’enfant dans mes bras. Visiblement apprêtée pour affronter les rigueurs de l’hiver français, Yayé est habillée de vêtements de laine qui la font transpirer abondamment. Alors que je me hâte de la découvrir et de la mettre à l’aise, elle ne se réveille même pas. Je découvre son petit visage d’ange endormi tandis que je tente de la rafraîchir un peu. J’essaie aussi de rassurer la dame qui la portait dans ses bras, et qui doit être bien triste aujourd’hui de laisser partir son enfant… Le correspondant d’Espoir pour un enfant, qui affiche une indifférence totale devant la scène qui se déroule sous ses yeux, finit par m’informer que Yayé n’est pas sevrée et qu’elle est alimentée au sein… Ayant seulement prévu des produits d’hygiène pour la petite fille, je me retrouve soudain dans un profond désarroi : il n’y a rien à acheter dans le petit aéroport et l’enfant doit être nourrie avant notre arrivée à Marseille le lendemain matin… Le papa de Bana, fort heureusement, décide de se mettre en quête d’une pharmacie et revient quelques minutes après avec un biberon, du lait en poudre et de l’eau minérale. Me voilà soulagée. C’est déjà le moment des adieux. J’ai le cœur serré de voir la maman de Bana pleurer à chaudes larmes, et je dois moi-même lutter pour ne pas me laisser submerger par les émotions qui me traversent le corps et la tête de part en part… Je salue la dame que je crois être la maman du bébé. J’apprendrai l’année suivante qu’elle n’est que l’une de ses tantes. Un dernier regard vers les parents de Bana, un dernier au revoir… C’est fini. Lorsque nous passons dans la salle de transit, nous avons la surprise de découvrir la présence de Fatoumata accompagnée de Sékou, son papa. Celui-ci, assez dégourdi, il faut bien le reconnaître, a réussi à se faufiler jusqu’à cet endroit pourtant fermé et contrôlé. Ces derniers instants passés avec la petite fille sont encore présents dans ma mémoire. Malgré la présence du bébé toujours endormi dans mes bras, Fatou grimpe sur mes genoux et se blottit tendrement contre moi. À cet instant précis, nous étions seules au monde ! Vivre, rester là, me poser dans le cœur de cette enfant et en faire un lieu de vie... Je laisse couler mes larmes, sans retenue. Elle pose ses lèvres sur mes joues humides. Ce baiser signifie toute l’importance qu’elle donne à ma vie. Par ce geste gratuit, par sa présence, elle m’exprime son amour comme pour dire « Je suis là pour toi, rien que pour toi… » Je lui rends son baiser, je sais que cet instant unique de la communion profonde de nos deux cœurs va nourrir ma vie. Soudain, Yayé se réveille. Elle découvre nos visages inconnus et devine le climat de tension relatif à notre imminent voyage… Elle se met à hurler et ne s’arrêtera plus un instant jusqu’à notre arrivée à la maison le lendemain… Devant embarquer dans un avion de la compagnie Air Algérie, dont l’un des appareils s’est écrasé la veille, nous montons dans un avion de remplacement avec une heure de retard. Ayant perdu certains de leurs collègues dans le crash, les membres de l’équipage qui nous accueillent sont visiblement affectés. Le voyage est un enfer, car je n’arrive pas à nourrir Yayé qui, n’ayant jamais tété au biberon, refuse obstinément la tétine que je lui présente… Ses cris, violents et désespérés, nous empêchent de nous reposer. Le lendemain, nous arrivons enfin à la maison, épuisés, vidés de toute notre énergie. Je dois tout de même prendre contact avec la famille d’accueil devant recevoirYayé. Cependant, le bébé s’est attaché si fort à moi durant le voyage qu’elle hurle dès que je m’éloigne d’elle… Je décide donc de la garder auprès de nous, ne pouvant me résoudre à lui faire subir une nouvelle séparation.

 

4

 

Mariam et moi

 

 

Mars 2003. AvecYayé, je supporte tout, et notamment ses cris stridents dès que je m’éloigne d’elle de seulement quelques mètres. Je l’amène avec moi chaque jour au bureau et m’astreins, pour qu’elle ne se mette pas à hurler, à rester auprès d’elle dans la même pièce afin qu’elle sente constamment ma présence. Cependant, cela ne m’est pas toujours possible et malgré toute l’attention que je lui porte, l’enfant pleure souvent. Trop souvent. Un jour, fatiguée par ses hurlements, je craque et me mets à pleurer à mon tour. Je suis heureusement secondée par deux de mes filles qui prennent le relais pour s’occuper du bébé.

Quelques semaines après son arrivée, Yayé rentre à la clinique Saint-Jean pour y subir l’opération prévue. Je dois passer les nuits auprès d’elle, car l’intervention ne s’est pas déroulée dans les meilleures conditions et des complications surviennent. Elle souffre beaucoup. Lydie, ma belle-mère, doit me relayer au bout de quelques jours tant je suis épuisée par mon travail et les veilles successives que j’assure auprès de l’enfant. Très impliquée, elle n’a pas hésité un seul instant à me proposer son aide. Désormais, la petite fille la connaît très bien. Un jour, alors que je viens lui rendre visite, je ne vois que son lit vide. Lydie, le visage blême, m’informe que Yayé est retournée au bloc opératoire. Elle a pleuré si fort ce matin que les points de sa colostomie ont sauté, engendrant la sortie partielle de ses intestins…

 

Juin arrive. Mes projets sont multiples, et cela m’enchante. J’ai promis d’amener mon fils Florent à Eurodisney pendant quatre à cinq jours. Ayant demandé à Béatrice de trouver une famille d’accueil pour Yayé le temps de notre voyage, celle-ci me transmet les coordonnées de Robert et Marion, un médecin-anesthésiste de Saint-Gély-du-Fesc. Le couple, déjà parent de trois enfants, se propose d’accueillir le bébé, qui doit repartir au Mali au début du mois de juillet. Étienne, un autre de mes fils, doit se marier à Marseille à la même période et les parents de Bana nous ont fait le plaisir de répondre favorablement à notre invitation. Papa, le cousin germain de Bana, les accompagnera. Franck, qui a beaucoup sympathisé avec le jeune homme, a effectué pour lui une demande de visa qui a été reçue favorablement. Amadou ne pourra rester que deux semaines, mais nous accueillerons Papa, Bana et sa maman Mariam jusqu’à la fin août.

En attendant, nous recevons chez nous Laïcha, une autre cousine germaine de Bana, la fille de l'un des frères de Mariam. Âgée d’une douzaine d’années environ, nous connaissons la jeune fille depuis le mois de février. Mariam nous l’a en effet présentée au cours de notre voyage au Mali, car une fente palatine l'empêche gravement de s'exprimer normalement. De ce fait, l’adolescente, que les médecins et enseignants croient sourde, a pris un énorme retard à l'école… Au retour, espérant une possible prise en charge, j’ai montré son dossier médical à Espoir pour un enfant. L’association ayant accepté, la jeune fille vient d’arriver en France pour y subir une intervention… Laïcha, très vite, nous transmet une lettre écrite par le papa de Fatou. Sa fille ne va pas bien du tout, et il faut absolument prévoir une consultation auprès du docteur Bosc… J’appelle Sékou sur le champ, et lui promets de faire le nécessaire. Je joins ensuite le médecin, puis la coordinatrice de l'association, Béatrice. Ensemble, nous convenons d’accueillir l'enfant dès la rentrée de septembre, après les congés d’été.

Après avoir subi son intervention chirurgicale, Laïcha se repose quinze jours chez nous, puis repart en pleine forme dans son pays d’origine.

Marion et Robert acceptent de recevoir Yayé sans hésitation. Lorsque je l’emmène chez eux, je ressens très vite qu’il se passe quelque chose de très fort entre Marion et l’enfant. Mon sentiment se confirme au retour. Marion me propose de garder Yayé si toutefois je souhaite être soulagée certains jours. Quelques jours après, je lui confie l’enfant définitivement, car les parents de Bana arrivent dans notre maison pour participer au mariage d’Étienne et prendre quelques jours de congé avec nous. Un grand moment en perspective…

C’est tous ensemble que nous assistons à la noce. Tante Nafy, qui a fait le voyage depuis Paris, compte parmi les nôtres. La cérémonie religieuse a lieu à Gignac, dans les Bouches-du-Rhône. Pour l’occasion, Amadou et Mariam ont revêtu la tenue traditionnelle malienne. Tous les invités admirent leur élégance naturelle et la singulière beauté de leurs atours. Lorsque nous arrivons sur le parvis de l’église, le prêtre, qui a vécu au Mali, se dirige vers eux pour les saluer. Ils discutent longuement ensemble. Après la bénédiction, le cortège se dirige vers Rognac, près de Marseille, où se tiendront les festivités. C’est en effet dans cette commune que mon fils et ma future belle-fille, originaire de Vitrolles, habitent depuis quelques années.

Après ce grand moment de fête, nous décidons, au cœur de ce magnifique été, de faire découvrir le sud de la France à nos amis africains. Nous assistons à quelques spectacles au festival d’Avignon, puis partons vers Monaco. Si Amadou connaît déjà la France, où il se rend régulièrement lors de ses déplacements professionnels, c'est la toute première fois que Mariam effectue un voyage hors de son pays. Cependant, partout où nous nous rendons, elle évolue avec une incroyable aisance. Je la regarde, et l’admire chaque fois un peu plus. Parée de ses superbes bijoux, elle est si belle et si altière dans ses tenues colorées…

Amadou ne peut rester que deux semaines en notre compagnie. À la mi-juillet, il repart pour le Mali où ses obligations professionnelles l’attendent. Il est prévu que Papa, Mariam et Bana restent jusqu'à la fin du mois d’août. Dès lors, nous passons beaucoup de temps ensemble, tous les quatre : Franck, en effet, a lui aussi repris le travail. Quant à moi, dirigeante d’une entreprise, je peux prendre du temps quand je le veux et je n’hésite pas à profiter de la présence de Mariam à mes côtés… C'est au cours de ces belles journées d’été qu'elle et moi faisons réellement connaissance… et que je prends une nouvelle fois la mesure de l’écart qui existe entre sa culture et la mienne. Nous nous rendons un après-midi à Juvignac, dans la maison de retraite dans laquelle vit ma grand-mère maternelle, âgée de quatre-vingt-quinze ans. Nous pénétrons dans le grand hall de l’établissement. Là, plusieurs personnes âgées, que l’ennui semble avoir vaincues, sont assises, silencieuses et immobiles. Mariam pose un douloureux regard sur elles, et je sens déjà qu’elle ne comprend pas. Puis, nous montons à l'étage, et rentrons dans la chambre de ma grand-mère. Elle est seule dans un coin de la pièce, assise dans un fauteuil roulant. Son petit corps frêle et fatigué penche vers l’avant. Devant elle, se trouve une petite table immaculée, sur laquelle on a déposé un simple verre d’eau auquel elle semble ne pas avoir touché. Plongée dans un demi-sommeil, des sangles la protègent d’une chute probable. Mariam s’approche doucement d’elle, et j’aperçois des larmes couler sur ses joues rebondies. Elle s’agenouille devant la vieille dame, et lui prend délicatement la main pour la saluer. Enfin, elle décide de rompre le silence de plomb qui envahit la pièce, en me donnant sa lecture de l’inconcevable.

« Cela ne se passe pas comme ça chez nous ! Mais comment pouvez-vous laisser votre grand-maman ainsi ? » Je prends subitement conscience que la vue d’un tel spectacle ne me bouscule même plus… Et je réalise qu’en Europe, on ne fait finalement que cacher nos vieux… Des images de mon voyage au Mali se mettent à défiler dans ma tête, et soudain, je me rappelle... En Afrique, un vieux, ça se garde, ça se respecte. Les enfants sont éduqués très tôt à pratiquer la solidarité familiale et amicale, et la personne âgée est toujours celle que l'on va saluer en premier... Les anciens vivent dans leur famille jusqu'à la fin de leur vie et participent totalement à la vie quotidienne des leurs. Il est parfaitement inconcevable qu’ils meurent seuls. Durant ce voyage, j’ai compris que le sentiment de solitude, tel qu'on peut le ressentir chez nous, n'existe pas… Un souvenir récent me traverse alors l’esprit. Lors de notre séjour africain, la maman de Mariam était venue nous dire bonjour. Lorsqu'elle était arrivée dans la maison de sa fille, on était allé chercher une chaise, et l'on avait veillé à ce qu'elle s'assoie confortablement. On avait pris soin d’elle comme d’un objet très précieux. Je regarde à nouveau ma grand-mère, tristement enfoncée dans son fauteuil roulant, et je pleure à mon tour, triste de ne pouvoir lui offrir ce juste retour des choses…

Une autre scène me bouscule, quelques jours plus tard, quand Mariam et moi nous rendons dans le Lot, qui est ma région d'origine ainsi que celle de mon mari. Là, nous sommes reçues chez Lydie, la mère de Franck, qui habite seule dans une très grande maison dans la commune de Gourdon. C’est la première fois que nous nous revoyons toutes les trois depuis le mariage d’Étienne. Très étonnée de voir ma belle-mère vivre seule dans cette grande bâtisse dotée d'au moins cinq chambres, la réaction de mon amie africaine ne se fait pas attendre.

« Mais comment peux-tu vivre ici toute seule ? Tu dois t’ennuyer ! » Lydie lui sourit et tente de la rassurer. Mais Mariam ne comprend pas comment nous pouvons vivre éparpillés de la sorte, une fille dans une maison et sa mère dans l’autre... Chez elle, tous les membres d’une famille partagent la même habitation, dans la mesure où celle-ci est suffisamment grande pour les accueillir. Et lorsque certains d’entre eux parviennent enfin à obtenir les moyens de vivre de manière plus autonome, d’autres viennent les remplacer immédiatement…

Franck et moi, les jours suivants, accompagnons pour une semaine Mariam et Bana à Paris, afin qu’elles puissent aller rendre visite à tante Nafy, qui réside à Sarcelles. Par ailleurs, nous déposons Papa à Paris, chez ses cousins. Il est prévu qu'il reste avec eux, puis qu'il descende dans le Sud trois jours avant le départ de Mariam et Bana afin de prendre l'avion avec elles. Mon mari et moi prenons une chambre d'hôtel aux environs, tandis que Bana et sa mère logent dans l’appartement de leur parente, situé dans une grande tour. Si tante Nafy n'a plus de mari, sa maison ne désemplit pas pour autant ! Sa famille, ses filles et leurs amis y viennent régulièrement. Je ne connais pas Sarcelles, et je découvre une ville multicommunautaire où les fidèles d’une mosquée, d’une synagogue et d’une église se côtoient sans problème. Les femmes africaines se promènent dans les rues en boubou, et lorsque l’on fait le marché, il suffit de fermer les yeux pour se croire à Bamako… Incroyable ! Même Mariam n’en revient pas.

« Nous trouvons ici tous les produits de chez nous ! » Avec l’argent gagné grâce aux tontines organisées avec ses cousines et amies à Bamako, elle achète une multitude de chaussures et d’ustensiles de cuisine dans le but de les revendre ensuite au Mali… L'ascenseur de l’immeuble tombe en panne la veille de notre visite à la tour Eiffel. Mariam, qui se porte bien, souffre des genoux en montant et descendant les escaliers sans arrêt… Ensemble, nous vivons des moments fantastiques.Nous décidons de passer nos journées à visiter la capitale. Nous conduisons Mariam et Bana au cimetière du Père-Lachaise, à Pigalle, au musée Grévin... Mon amie trouve aisément sa place partout où elle va. Certes, elle parle très bien le français, et cela doit l’aider. Elle a même baptisé mon mari « mon grand cousin », pour ne pas faillir à la tradition malienne des surnoms...Depuis le début de notre périple dans le sud, cette femme étonnante se montre émerveillée par tout ce qu’elle voit, touche et entend. Elle est impressionnée par les belles voitures toujours propres qui circulent dans nos impeccables avenues. Dans le métro qui nous mène vers Montmartre, elle est surprise par le nombre d'Africains qui voyagent à nos côtés. Je ne vois pas le temps passer en sa compagnie et vis avec avidité ces moments d’une intensité rare. En la regardant respirer, vivre, sourire, parler, je pense soudain à Madame Bâ, un ouvrage écrit par ce fou de l’Afrique qu’est Érik Orsenna. L’histoire du périple incroyable effectué par une formidable femme malienne pour sauver son petit-fils, porté disparu après s'être fait embringuer, très jeune, par un sélectionneur de football français… À n’en pas douter, Mariam possède cette force et cette détermination, propres aux Africaines, à mener d’extraordinaires batailles et à lutter, plus encore que les autres femmes, pour leur dignité et leur liberté…

 

Alors que je m’apprête, par cette belle journée du sept août, à prendre les tickets afin de monter sur un bateau-mouche, mon téléphone mobile sonne. Accaparée par mon achat, je demande à Franck de prendre la communication. Sékou est au bout du fil. Après quelques secondes, je vois mon époux prendre un air d’abord surpris, puis incrédule, et enfin terriblement désolé. Il vient d’apprendre que Fatoumata vient de décéder d’une occlusion intestinale. Effondrés par la nouvelle, mon mari et moi nous asseyons par terre, et la maman de Bana se met à pleurer… Une passante s’arrête, inquiète de nous voir ainsi. Nous appelons immédiatement Amadou, qui nous promet de se rendre au plus vite au domicile des parents de Fatou et de les aider à organiser les obsèques de la petite fille. Nous effectuons, tels des zombies, notre promenade en bateau. Mes pensées s’envolent vers le Mali. Et je revis l’émotion de notre séparation à Bamako, quelques mois plus tôt. Je laisse aller mon regard sur Paris, au gré de cette promenade. Il fait un temps magnifique et toi ma Fatou, tu es là bien présente… Je te fais une place dans mon cœur, dans ma vie où tu peux te reposer, t’arrêter, sans souffrance, enfin…

Le séjour de Bana et Mariam touche à sa fin, Papa nous téléphone alors que nous dînons au restaurant. Le jeune homme, qui doit nous rejoindre d’un jour à l’autre, m’annonce qu’il ne veut pas quitter la France… Je passe le combiné à Franck, à qui il confirme la nouvelle. Bientôt, mon mari entre dans une colère noire.

« Ce que tu fais n'est pas bien… C'est nous qui avons fait le certificat d'hébergement pour permettre l’obtention de ton visa et nous nous sommes engagés vis-à-vis de toi... » Puis c’est au tour de Mariam, furieuse, de prendre le combiné. Elle hurle, parlant tour à tour en français et en bambara. Mais rien n’y fait. Papa préfère laisser expirer son visa touristique et rester clandestinement sur le territoire pour tenter de travailler. Plus tard dans la soirée, Mariam nous confie être très gênée vis-à-vis de nous, certaine que nous allons croire que Papa a profité de notre générosité. Pour ma part, le choix de Papa ne me choque pas. J’arrive à comprendre. Il doit tenter sa chance, essayer d’ouvrir quelques portes sur son avenir, bien que je pense que l’Afrique a besoin de sa jeunesse. Je décide tout de même de le rappeler et de le prévenir.

« Tu as choisi de vivre dans la clandestinité... Cela ne sera pas facile pour toi tous les jours ! Tu vas en baver, tu vas sans doute être obligé de passer par des moments extrêmement durs... »

 

Après le décès de Fatou, Mariam et moi avons une grave et importante discussion à propos de Bana. En effet, il n’y a pas suffisamment de moyens à Bamako pour qu’elle puisse être soignée rapidement en cas de besoin… En France, elle peut être vue à tout moment en cas d’urgence… Comme toujours, elle et moi sommes en parfaite harmonie. Nous décidons qu’elle restera ici, à la maison, et convenons d’établir dès que possible un transfert d’autorité parentale pour que Bana puisse rester en France en toute légalité. Fin août, Mariam repartira donc sans sa fille. J’appréhende fortement le moment de leur séparation, mais j’oublie que les Africains sont différents de nous. Leurs enfants n’appartiennent pas qu’à eux… et leur sagesse est exemplaire.

J’appréhende le moment de la séparation entre Bana et Mariam. « Porte-toi bien... », lui a-t-elle dit tout simplement, en l’embrassant. Puis elle a rejoint la voiture de mon mari qui l’a conduite à l’aéroport. Mariam ne sait pas quand elle reverra son enfant. Je suis admirative devant son courage et la simplicité de son adieu me bouleverse au plus profond de moi.

Dès son retour au Mali, Mariam et son mari déposent une requête au tribunal de Bamako. Pendant ce temps, Franck se remet difficilement du décès de Fatou…

 

5

 

       Maman une nouvelle fois

 

 

Septembre 2003. Ina et Mayini se sont si bien débrouillées qu’elles sont sur le point d’arriver en France ! Contre toute attente, elles sont parvenues à obtenir un visa. Mayini, qui s’est inscrite à la faculté de Lille, va être accueillie quelques jours chez l’une de mes amies avant de s’installer dans un petit studio loué à un particulier. Quant à Ina, qui part faire des études à Nancy, elle logera dans une chambre de cité universitaire. Toutes deux arrivent de Bamako sans rien connaître de la France. Heureusement, elles peuvent compter sur l’aide bienveillante d’Amadou et de son frère. Malgré cela, elles sont très nostalgiques de leur pays. Elles téléphonent souvent en pleurant à leur famille au Mali, et souffrent de la rudesse du climat, à laquelle elles ne sont pas habituées…

 

Depuis la mort de Fatou, je ne cesse de penser à créer une association. Les jeunes pris en charge par Espoir pour un enfant, lorsqu’ilssont guéris ou stabilisés, retournent dans leur pays où aucune surveillance ne leur est proposée. Certes, au nord du Mali, une coordinatrice, à la fois médecin et religieuse, s'occupe à la fois d'orienter les enfants vers diverses associations, et de les suivre après leur opération. En revanche, il n’existe aucun accompagnement de ce type à Bamako, et il me faut à tout prix trouver un professionnel digne de confiance pour réaliser ce travail. En mémoire de cette petite fille morte si injustement, je crée, avec Franck, l’association Fatoumata. Mon mari en devient le président. Je bombarde mon amie Marion vice-présidente, et je me réserve la fonction de secrétaire et de trésorière. Quelques mois plus tard, lors d’un voyage à Bamako, Salif Keïta acceptera d’en être le parrain…

 

Novembre 2003. Alors que nous avons déjà réglé la question de la couverture sociale et de la mutuelle de la petite fille, nous attendons toujours la validation de la procédure de transfert d’autorité parentale qui a été acceptée par la justice malienne. Un exequatur doit à présent être effectué par un tribunal français. Pour ce qui est de l’affection que j’apporte quotidiennement à Bana, je m’en occupe à cent pour cent. Pour ce qui relève des grandes décisions à prendre à propos de sa santé ou de son éducation, ses parents sont là, ils sont vivants, ils existent ; je les appelle régulièrement et les tiens informés de tout afin qu’ils puissent penser et agir en toute connaissance de cause.

À présent, nous habitons Gigean, entre Sète et Montpellier, et inscrivons Bana à l'école maternelle du village pour la rentrée prochaine. Elle a cinq ans et entrera en dernière année de maternelle. L’école n’est pas une inconnue pour elle, qui fréquentait déjà, à Bamako, le jardin d'enfants que ses parents avaient les moyens de lui offrir. Habituée à se trouver en contact avec les enfants, les enseignants et la collectivité, la petite fille s’intègre très facilement. Elle adhère parfaitement au milieu scolaire et commence dès lors à collectionner les bonnes notes.

Souvent, mes amis me disent que je fais beaucoup pour cette enfant qui doit être si contente d’être en France. À ceux-là, je réponds que le mieux serait qu’elle soit chez elle en Afrique, dans sa famille, entourée de son frère, de ses sœurs et de ses parents. Une certitude grandit en moi : ce n’est pas moi qui lui offre trop ; c’est elle qui me donne, et c’est moi qui reçois…

La présence de Bana bouleverse littéralement ma vie. J’ai senti les prémisses de ce changement dès ma première visite à Fatoumata à l’hôpital, quelques années plus tôt. Auparavant, je vivais dans mon monde de petite Française gâtée par la vie, même s’il m’était parfois arrivé de rencontrer des embûches sur mon chemin... Mes enfants étaient tous en bonne santé, et ma vie coulait tranquillement… Le moindre souci m’incitait à me replier sur moi-même et à m’apitoyer sur mon propre sort. J’ai vite compris, grâce à Fatoumata, qu’il existait autre chose. Quelque chose de plus fort, de plus lointain, de plus profond. Ma rencontre avec cette enfant m’a donné une force telle qu’aujourd’hui, j’arrive à m’oublier pour mieux aller vers les autres. Certes, je continue de prendre soin de moi ; je travaille, je m’occupe de mes enfants, je sors et pratique de multiples activités… Mais désormais, j’arrive à relativiser les coups durs. Désormais, je ne connais plus les angoisses, ni la fatigue, ni la démotivation qui encombraient ma vie d’alors. Je porte en moi de nouvelles énergies qui me guident, et plus rien ni personne ne m’arrête. Je ne doute plus. Tout ce qui doit arriver arrive. J’ai vu la pauvreté dans laquelle vivent les Maliens qui, malgré tout, restent dignes et debout. J’ai vu qui étaient ces hommes et ces femmes d’Afrique qui ne se plaignent jamais de rien. Pourtant, leur souffrance existe, et elle est parfois très forte… Mais plus que jamais, ils la vivent sans drames ni gémissements…

 

« Pourquoi fais-tu cela ? Tu pourrais être tranquille à présent que tes enfants sont élevés ! » Si mon entourage familial et amical y adhère totalement, certaines personnes proches ne comprennent pas mon nouvel engagement qu’elles perçoivent avant tout comme une contrainte. Leurs rapports avec Bana sont bons ; malgré tout, leur incompréhension demeure. À leurs yeux, je suis une véritable extra-terrestre.

Mon bonheur à moi, le vrai et l’authentique, se trouve au plus profond des relations que je tisse avec ces enfants et avec Bana. Bana, qui est un pont entre la France et l’Afrique et entre deux cultures que tout oppose. Bana, qui est le lien entre Mariam et moi, le lien entre ma vie d’avant et celle d’aujourd’hui…

 

Septembre 2004. Après avoir été scolarisée durant un an à Gigean, Bana change à nouveau d’établissement scolaire. En effet, nous déménageons dans le Lot, dans la commune de Soucirac. C’est désormais l’école primaire du Vigan, située à douze kilomètres de la maison, que Bana va fréquenter. Cette année, elle rentre au cours préparatoire, et une dame viendra la chercher tous les matins.

« En lisant un article récemment paru dans la Dépêche du Midi, j’ai appris que vous avez créé une association qui œuvre pour le Mali… La semaine de la francophonie va bientôt avoir lieu dans notre ville, et nous réservons deux journées pour les associations. Est-ce que cela vous intéresse d'y participer ? » L’article en question a été écrit par une connaissance de ma mère, et la dame au bout du fil n’est autre qu’une employée de la mairie de Cahors, chargée de l’organisation de cet événement culturel annuel. J'accepte avec plaisir de participer à cette manifestation, dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. Je vais pouvoir ainsi faire connaître l’association Fatoumata et gagner un peu d’argent pour notre cause… En compagnie de Bana et de Lydie, je charge dans mon véhicule divers objets et tissus ramenés du Mali afin de les revendre sur l’emplacement qui va nous être attribué… Sur place, il y a beaucoup de monde. Je fais la connaissance de ma voisine de stand, une dame européenne qui parle fort bien le bambara. Ensemble, nous évoquons nos actions respectives. Cette personne, âgée d'une cinquantaine d'années, me confirme avoir vécu très longtemps à Bamako. Alors que je lui confie rechercher un médecin au Mali pour assurer sur place le suivi des enfants opérés en France, elle me parle du docteur Kassoum Tienou, un jeune malien âgé d'une trentaine d'années qu'elle connaît depuis qu’il est enfant. Elle me recommande vivement de travailler avec cet homme courageux, méritant et intègre. Je note les coordonnées du praticien, que j’envisage de joindre dès mon arrivée prochaine à Bamako. Car j’ai décidé de retourner très vite dans ce pays magnifique qui m’a prise tout entière…

 

6

 

De retour à Bamako

 

 

Novembre 2004. Je retourne au Mali pour la seconde fois, accompagnée par ma belle-mère Lydie, pour deux semaines. Bana, quant à elle, est restée à Soucirac, car elle n’a pas encore obtenu ses papiers. J’aurais pu l’amener avec moi, mais je reste trop incertaine de pouvoir la ramener en France, et l’obtention d’un visa est si difficile à obtenir… Le transfert d’autorité parentale n’étant pas encore validé par le Tribunal je n’ai voulu prendre aucun risque.De son côté, Franck nous rejoint avec Bruno, un ami, à bord d’un vieux fourgon d’occasion chargé de médicaments et d’appareils médicaux de toute sorte pour les enfants africains. Le véhicule a été renforcé de façon à ce qu'il puisse supporter le relief inégal des pistes africaines. Il faut qu’ils fassent vite, car mon mari n’a pu obtenir que quinze jours de vacances…

Lydie et moi arrivons dans la nuit noire. À peine sortie de l’avion, je renoue pleinement avec l’atmosphère si particulière de l’Afrique, qui met tous mes sens en éveil. Là, respirant à pleins poumons l’air moite de la ville, je retrouve enfin les effluves d’encens et d’épices qui m’ont tant manqué… Cette fois, je suis accueillie dans la famille de Bana. Je n’ai pas assez de mots pour leur dire combien je suis heureuse de les revoir. Mais peu importe. Mon regard et mon cœur parlent pour moi. Tôt le lendemain, dès le réveil, j’aperçois dans la salle à manger les parents de Fatou. Ils m’attendent. Au premier instant où nos regards se croisent, notre émotion éclate, et la maman de Fatou me donne ses larmes en cadeau. Ce regard, toujours le même, c’est aussi celui que m’a révélé Fatou la première fois que je l’ai vue sur son lit de douleur à Montpellier… Nous ne nous sommes pas revues depuis la mort de sa petite fille. Nous nous retrouvons intensément, nous n’arrivons pas à parler… Nous sentons tous très fort que Fatou est là, présente parmi nous… J'ai souvent pensé que si nous avions été plus réactifs, elle aurait pu être sauvée… Après quelques minutes, nos larmes sèchent et nous pouvons enfin parler, mettre des mots sur cette douleur partagée. Nous annonçons aux parents de Fatou la création de l’association Fatoumata, et leur offrons des tee-shirts sur lesquels nous avons fait imprimer notre logo. Ils découvrent le prénom de leur fille inscrit sur les vêtements, et un profond sentiment d’émotion et de fierté s’empare d’eux. La maman de Fatou veut alors m’expliquer son grand malheur, et Mariam propose de se charger de la traduction. Son récit est inimaginable. Fatou, depuis quelque temps, mangeait très peu ; elle avait beaucoup maigri, et son ventre avait énormément gonflé. Elle ne prenait plus, depuis bien longtemps, les suppositoires nécessaires à son état de santé. Pas assez d’argent à la maison pour se les procurer. Cependant, elle restait assez vive et continuait à s’amuser normalement avec les enfants du quartier. La veillede son décès, elle avait joué au ballon, comme d’habitude. En fin d'après-midi, vers dix-huit heures, elle avait soudain eu très mal au ventre. Alarmé, son père l’avait rapidement amenée à l’hôpital. Cependant, il n’avait pas disposé de suffisamment d'argent pour payer les radiographies prescrites par le médecin.

« Revenez demain matin avec l'argent ! » lui avait-on dit. Sékou, résigné, avait ramené sa fille à la maison. L’enfant s’était plainte toute la nuit. Dès le lendemain matin, après avoir enfin réussi à réunir la somme demandée auprès des divers membres de la famille, sa maman l’avait ramenée à l’hôpital, où on avait enfin effectué les examens nécessaires. Là, les médecins avaient évalué que son cas relevait des urgences de l'hôpital Gabriel Touré. La maman de Fatou, qui n’avait pas les moyens d’appeler un taxi, avait alors pris les transports en commun avec son enfant dans ses bras, qui à présent souffrait le martyre. Lorsqu'elle était enfin arrivée à l'hôpital indiqué, elle avait rapidement aperçu la foule impressionnante qui stationnait déjà dans la salle d'attente. Il n'y avait plus de places assises, et elle avait dû s’asseoir par terre, la petite dans ses bras. Au bout de quelques heures d’attente, l’enfant avait commencé à délirer, et avait demandé à voir son père. Puis soudain, elle s’était tue. Dans un souffle ultime, son petit corps, soudain libéré de la douleur, avait semblé comme se détendre. Son visage enfantin s’était peu à peu décrispé, et ses yeux noirs s’étaient fermés doucement. C’est ainsi que Fatoumata était morte à même le sol, dans un hôpital de Bamako, à l’âge de trois ans, dans les bras de sa maman, au beau milieu de la foule, à dix heures du matin...

J'essaie de m'imaginer ce terrible moment, mais je ne le peux pas. C'est si injuste de mourir ainsi, simplement à cause de la misère et du dénuement. Pour autant, si ce genre de drame n’est la faute de personne, il faut éviter que ces funestes destinées deviennent une fatalité… Inch’Allah, si Dieu le veut, c'est Dieu qui l'a voulu... Les Africains s’en remettent trop au destin. Pourtant, bien des choses restent à faire ! Fatou a été le lien entre ses parents, la famille de Bana, Franck et moi-même. Peut-être est-elle venue sur terre pour cela, peut-être est-elle venue ici-bas pour accomplir quelque chose...

Amadou et Mariam partagent avec nous ce moment de douleur. Cette fois, je vis chez eux, auprès d’eux, et me rapproche encore plus fortement de Mariam durant le séjour. J’aime cette femme comme une sœur, et un lien très fort nous unit malgré nos cultures et nos façons, très différentes, d’aborder les choses de la vie… Nous avons souvent l’occasion de parler ensemble, seules, et entrons peu à peu dans une osmose totale. J’ai l’impression de la connaître depuis toujours et en arrive à me sentir bien plus proche d’elle que de certains membres de ma famille. Entre nous, il n'y a jamais un mot, jamais un geste d’énervement… Nous sommes faites pour nous entendre, en tant que femmes et en tant que mères. Je regarde Mariam vivre sa vie de femme africaine chaque jour, et j’apprends beaucoup d’elle. Je me nourris d’elle. C’est une grande chance. Amadou, son mari, a deux épouses qui vivent chacune dans une belle maison à l’aspect cossu. Leur demeure respective est située dans la capitale, dans des quartiers géographiquement éloignés l’un de l’autre afin qu’elles se rencontrent le moins possible. Amadou vit en alternance deux jours chez Mariam et deux jours chez sa seconde épouse, magistrate comme lui. Les deux femmes, rivales, ne communiquent pas. J’ai l’occasion de rencontrer cette deuxième épouse lors de ce voyage. Je la trouve très agréable et fort gentille, mais la rivalité avec Mariam me trouble énormément. La situation me force à m’interroger sur la polygamie et ses conséquences sur la vie de ces femmes obligées de partager leur époux. Mariam me parle beaucoup de Bana dont elle est séparée depuis maintenant un an et demi. Elle me confie avoir pleuré durant deux jours lorsque l’enfant est partie se faire opérer en France pour la toute première fois ; elle n’avait pas pu l’accompagner à l’aéroport… Elle met des mots sur l’angoisse ressentie à l’idée de devoir confier la chair de sa chair, à des gens inconnus, dans un pays tout aussi inconnu. Je remarque, non sans étonnement, qu’elle parle de Bana comme de ma propre fille. J’interviens aussitôt :

« Ce n’est pas que la mienne… C’est aussi la tienne ! » Pour autant, je ne sais pas comment elle le vit et le comprend. Mariam, très pudique, se refuse à exprimer plus ouvertement son ressenti.

Comme je me l’étais promis, je joins le docteur Tiénou au numéro que m’a donné ma voisine de stand à Cahors. Notre première rencontre a lieu chez les parents de Bana. Je le trouve immédiatement sympathique, et je sens très vite que je peux accorder ma confiance à cet homme aux traits réguliers et au regard franc. Ce jeune médecin généraliste, fort occupé, m’explique qu’il est notamment impliqué au sein d'un orphelinat dans lequel vivent une quinzaine d'enfants. Il souhaite par ailleurs me faire visiter la clinique qu'il a créée lui-même, avec ses propres deniers, dans le quartier le plus pauvre de la capitale malienne. Elle jouxte une école aux murs de paille délabrés, et dont les salles de classe ne sont dotées que de quelques bancs… Dehors, les rues ne sont faites que de terre battue, et l’absence d’égouts génère des conditions de vie difficiles pour les familles du quartier… La clinique est très peu équipée, car le jeune médecin manque cruellement de moyens. Je découvre un homme profondément intègre, qui mène un combat quotidien pour sauver ses compatriotes. Je lui explique les objectifs de l’association Fatoumata et lui demande de réaliser le suivi des enfants rentrés au pays. Je lui propose une rémunération mensuelle qui peut nous paraître dérisoire, mais qui est très importante à ses yeux... Il accepte immédiatement de nous aider. Pour lui, cette rétribution représente une somme opportune qui pourra l'aider dans ses projets. Marché conclu ! Tous les trois mois, je lui enverrai un mandat, et il me fera régulièrement parvenir le compte rendu de son activité. Nous convenons également que lorsque je retournerai au Mali, je ferai avec lui le tour des familles dont il aura soigné l’enfant.

Mariam hésite à m'amener chez les parents de Papa, tant elle se sent gênée de la décision du jeune homme de rester en France. Depuis toujours persuadée que la mère de celui-ci était sa complice, elle en veut encore beaucoup à sa belle-sœur.

L’heure du départ arrive. Lydie et moi prenons l'avion du retour, alors que Franck et Bruno ne sont toujours pas arrivés à Bamako… Quelques jours plus tard, au téléphone, mon mari, enfin arrivé dans la capitale malienne, me raconte leur périple… Ils réussirent à traverser l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie avec le vieux fourgon qui n’avait décidément rien d’un 4X4 ! Mais en fin de journée, à une centaine de kilomètres avant Bamako, le camion tomba en panne. Alors qu’ils étaient immobilisés, Bruno et Franck trouvèrent sur leur route des Français équipés d’un véhicule plus adapté. Ces derniers leur proposèrent de prendre les médicaments, et de convenir d’un rendez-vous à Bamako, plus tard dans la soirée, pour les leur restituer. Il était nécessaire, en effet, que le camion soit vidé de son contenu avant d’être amené à la réparation… Mon mari et son ami acceptèrent la proposition du groupe, qui reprit sa route avec le chargement. C’est alors que Frank et Bruno décidèrent de prendre un taxi brousse pour arriver au plus tôt dans la capitale malienne... Ce dernier les chargea rapidement. Alors qu’ils roulaient déjà depuis une heure, Franck et Bruno aperçurent soudain un campement installé près de la route. Parmi les tentes et les quelques paillotes qui le composaient, ils eurent le temps de reconnaître le véhicule du groupe de Français. Ils comprirent alors que ces derniers n’avaient visiblement aucune intention de se rendre au point de rendez-vous convenu ! Sans doute voulaient-ils garder le chargement afin de le revendre et d’en tirer un bénéfice… Lorsqu’ils arrivèrent tard dans la nuit à Bamako, ils frappèrent à la porte des parents de Bana vers trois heures du matin. Sans attendre, Franck raconta leur aventure à Amadou, qui appela immédiatement la police. Un barrage fut établi à l'entrée de la ville. Le lendemain matin, après une courte nuit de sommeil, les trois hommes trouvèrent un dépanneur qui se chargea d’aller récupérer le vieux véhicule, resté en stationnement au bord de la route. Plus tard dans la matinée, lorsque le groupe de Français arriva à l'entrée de Bamako, il fut arrêté en possession de tous les médicaments. Bruno et Franck purent, grâce à cette intervention, les récupérer. Le fourgon, une fois réparé, fut donné avec la totalité de son contenu au docteur Tiénou, qui en fit très bon usage…

 

 7

 

Retour aux sources

  

Juillet 2006. La situation administrative de Bana est enfin régularisée en France, et elle peut sortir du territoire sans prendre le risque de ne pouvoir y revenir. Nous prévoyons donc un retour au Mali pour les vacances d’été.

À cette occasion, je ramène Sara, treize ans, au pays. Elle est venue soigner un noma, une terrible maladie, une forme de gangrène due à une bactérie qui se développe dans la bouche et ravage les tissus du visage, l’une de mes amies l’a accueillie voici trois ans ; aujourd’hui, après de nombreuses interventions de chirurgie faciale, la jeune fille repart chez elle sans ne rien savoir de sa famille… La séparation, à l’aéroport de Marseille, est difficile. Sara ne veut pas retourner au Mali, car l’éloignement de sa famille malienne, avec qui elle n’a eu depuis aucun contact, a été trop important. Elle ne sait pas où elle va. Sa maman d’accueil doit rassembler tout son courage pour lui murmurer des mots assez réconfortants pour qu’enfin elle se décide à passer la porte de la salle d’embarquement en compagnie de Bana et de moi-même. Durant le voyage, elle ne dira pas un mot et les larmes ne cesseront pas de couler. Quelques mois plus tard, on constatera qu’à nouveau, elle ne va pas bien : maigre et dénutrie, elle reviendra en France pour y subir des soins et sera une nouvelle fois accueillie chez mon amie, où elle vit toujours aujourd’hui.

 

Après trois années d'attente et d'impatience pour Bana, nous arrivons enfin au Mali. L'avion se pose sur la piste. Alors que les portes s'ouvrent sur ce continent africain, Sara, Bana et moi sommes assaillies par une vague d'air chaud presque suffocante, étouffante et lourde... Il fait nuit noire. Le premier sens en éveil est l'odorat. Et instantanément, la vague se fait enveloppe chaleureuse, charriant de ses effluves toutes les odeurs de l'Afrique, balayant du même coup sur son passage toutes nos impressions de France. Je respire à pleins poumons.

Nous sommes encore sur la passerelle de l'avion. Je me tourne vers Bana :

 

« Redresse-toi et respire fort. Tu es chez toi, ma chérie... » Sans plus de cérémonie, l'Afrique prend possession de nous au gré d'un mélange indéfinissable de senteurs d'épices, d'encens, de sable, de pollution mécanique, de nourriture et de sueur humaine… Et le bruit. Un bruit si particulier, comme étouffé, doux et fort à la fois. Indescriptible... En bas de la passerelle s'étire l'aéroport de Bamako. À l'intérieur, nous devinons déjà l'effervescence noctambule des voyageurs. Et dans ce flot de familles se réjouissant des retrouvailles ou pleurant le départ d'un proche, nous savourons toutes trois d'avance le bonheur d'un retour au pays. Paralysée par l'émotion, j'imagine le coeur de Sara et de Bana vaciller à l'idée de retrouver leurs familles respectives après ces longues années d'absence. Pour Sara, c'est là un retour définitif dont je me réjouis. Puisque je l’espère, elle sera heureuse, dans son pays, près des siens. Et cela sera un signe de santé… En ce qui concerne Bana, il s'agit de retrouver ses parents qu'elle n'a pas revus depuis trois ans. Un retour aux sources nécessaire, une apnée estivale avant le retour en France en septembre pour la rentrée des classes. Quant à moi, Brigitte, mes retrouvailles sont celles d'une guide qui renoue avec un pays qui l'a révélée à elle-même. De retour en terre d'Afrique, où j'ai connu la première fois de mon existence un bouleversement de tout mon être, je me sens à nouveau vibrer à l'unisson d'un univers qui m'habite depuis maintenant quelques années. Ici, j'entre pour ainsi dire en communion avec moi-même. Mais par-delà cette expérience, me voilà responsable d'une mission émouvante : assurer le rôle de trait d'union, de témoin pour ces retrouvailles entre deux fillettes et leurs parents ; ramener au pays deux petites filles maliennes dont l'état de santé les a obligées à venir se faire soigner en France grâce à l'association Espoir pour un enfant. Aussi, dans cet instant suspendu arraché au temps, chacune s'amuse à deviner l'émotion qui saisit l'autre à l'occasion de son retour, comme pour s'assurer d'un bonheur inévitable et tant attendu. Vous n'imaginez pas le sentiment de bonheur et de privilège que l’on ressent lorsque l’on est le témoin de tels événements. Je serre maintenant la main de Bana dans la mienne et ouvre la marche en direction de l'aéroport. Rapidement, de loin, je distingue Amadou, le papa de Bana. Aussitôt, celui-ci se précipite vers nous. Sans une hésitation, il nous embrasse chaleureusement. Mes yeux cherchent Mariam, la maman de Bana. Je la vois ; elle se tient en retrait de ce tableau où se dessinent les retrouvailles entre un père et sa fille. Elle semble figée. Comme je la comprends. Mon cœur bat très fort. Mariam est privée de son enfant depuis trois interminables années, ce qui doit lui faire apparaître l'instant présent plutôt irréel. Bana est pétrifiée. Durant ce moment d'éternité, elle n'a pas lâché ma main et la serre de plus en plus fort. Définitivement, je suis le trait d'union entre ces deux existences. Et de la même manière qu'il y a trois ans, nous faisions le chemin inverse, aujourd'hui, c'est à moi de la guider dans les bras de sa mère d'Afrique, de sa mère Mariam, cette maman qui l'a mise au monde. Nous nous frayons un chemin dans une foule à la fois dense et absente. Plus rien d’autre n'existe que cette formidable évidence entre une maman et son enfant. Je suis à quelques pas de Mariam, nous échangeons un long regard. Ce regard… encore et toujours… L'instant est tellement fort, tellement impossible à saisir dans sa globalité et à apprécier pleinement, que nous nous figeons à nouveau dans ce bonheur incommensurable, cette émotion si intense qui nous envahit toute les trois. Il faut d'abord que Mariam apprivoise le corps transformé du poupon en fillette, qu'elle mesure en secret ce qu'elle aura enduré dans le même secret concernant l'absence de Bana. Tout cela se passe dans ses yeux, dans son cœur, et dans le mien. Mariam et moi, qui suis déjà mère de six enfants, sommes liées par une sorte d'osmose maternelle… Finalement, je prends Bana par les épaules et la mène doucement vers sa mère, comme si l'une et l'autre se découvraient pour la première fois. Ce jour-là, à ce moment-là, j'offre ma fille Bana à sa maman, je la lui rends. Par amour pour elles. Et d'un geste aussi instinctif que déchiré d'émotion, Bana enserre intensément le visage mouillé par les larmes de sa mère dans une étreinte muette et indicible. Le temps a suspendu son vol.... Comment se représenter ce que ressentent cette maman et cette petite fille à cet instant ? Comment imaginer les émotions dans leur cœur après ces années de séparation ? J'essaie de le concevoir. J'essaie de ressentir. J'essaie. Pour partager pleinement ce moment avec elles. Après un moment impossible à évaluer, les cris des sœurs et cousins de Bana s'élèvent à nouveau pour nous ramener à la réalité. Embrassades et cris de joie fusent de toutes parts. Pendant ce temps-là, Sara se tient sagement à nos côtés, spectatrice d'une scène de retrouvailles qu'elle doit certainement être empressée, au plus haut point, de vivre avec sa propre famille. Grâce à l'intervention d'Amadou, nous passons rapidement la douane, comme à l’accoutumée. Ce faisant, je ne peux m'empêcher de regarder Bana. Je me remémore ces trois années partagées, les premiers instants, en passant par mille souvenirs épars qui ne parlent que de bonheur, d'inquiétudes maternelles… Et je sais, jusque dans mon corps, que Bana est aussi ma fille. Sans être sa mère biologique et naturelle, mon cœur me dit qu'à l'évidence, je suis une maman pour elle. Chacune de mes attentions et le moindre de mes gestes à son égard, le plus indescriptible recoin de mon être réagit tout entier en tant que mère pour Bana. Plus qu'une accueillante, j'ai été une mère, tout simplement. Dans sa pleine réalité. Mais nous voilà désormais en Afrique, alors que quelques heures auparavant, Bana et moi partagions une vie française pour ainsi dire routinière. Et soudain, je ne la reconnais plus. Bana ouvre de grands yeux sur ce Mali qui l'a vue naître et qu'elle se doit de redécouvrir après trois ans d'absence. Je voudrais arriver à décrire ce que je ressens envers Mariam. Cette femme. Cette maman qui a laissé partir son enfant si loin d'elle pour qu'elle puisse vivre normalement. Simplement parce que le Mali ne prodigue pas les soins médicaux appropriés au problème de Bana. Simplement par amour pour sa fille. Je ressens un mélange d'admiration pour son courage et aussi de colère et d'injustice. Je prends conscience que Bana n'a pas vu sa famille depuis si longtemps… L'émotion me gagne, tant d'images se bousculent dans ma tête et se superposent pour expliquer un itinéraire d'amour.

Mariam souffre d’un cancer du sein depuis quelques mois. Elle vient de subir ses premières séances de radiothérapie et de chimiothérapie, et la coiffe bariolée de son boubou cache désormais sa calvitie naissante. Amadou me montre les bâtiments de l'hôpital dans lequel elle est soignée. Je suis horrifiée à la vue de ces immeubles vétustes et miséreux, dont la façade tombe en lambeaux... Frissonnante, j’ose à peine imaginer, à l’intérieur, les conditions de travail des soignants...

Ina est en vacances au Mali durant un mois. Elle m'emmène à la pouponnière de Bamako, que je voulais visiter depuis longtemps. Je découvre des bâtiments en bon état et des locaux très propres et bien tenus, à l’intérieur desquels des enfants abandonnés, ramassés dans la rue ou handicapés tentent de vivre une vie meilleure en attendant d’être adoptés. J'échange avec la directrice, qui m’explique que la structure est adaptée seulement aux tout petits. Lorsque les enfants ont atteint un certain âge, ils sont transférés vers les orphelinats, qui au Mali, poussent comme des champignons. Que deviennent donc ces enfants plus tard ? Une magnifique scène vient momentanément me détourner de mes inquiétudes sur l’avenir de ces petits, et me donne un peu d’espoir. J’assiste en effet à la remise d’un bébé à une famille française adoptante. Je regarde cette maman envelopper doucement de ses bras, tel un trésor, ce petit enfant qui dort encore. Ce pur instant d’amour, intense et rare, me fait monter les larmes aux yeux.

 

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Et le combat continue

  

L’année 2008 verra la séparation du couple que Franck et moi formions depuis plus de vingt ans. L’énergie que je tire de mon expérience africaine m’aide à accepter et à vivre cette situation sans souffrance insurmontable. Lever la tête et ouvrir les yeux pour voir autour de moi ce qu’il se passe me fait oublier ma douleur.

Bana, depuis septembre, est scolarisée en classe de sixième à Montpellier, au collège François Rabelais. Son parcours scolaire continue d’être des plus brillants : sa moyenne générale est de quinze sur vingt, et elle vient de décrocher un magnifique dix-huit en histoire. Je remarque qu’elle possède un esprit de compétition assez développé : elle veut toujours être la meilleure ! Est-ce là une volonté de compenser son handicap ? Je l’ignore.

De retour au Mali une nouvelle fois, je loge chez les parents de Bana, où arrive un jour une femme enceinte que j’avais remarquée depuis quelques jours en train de mendier au coin de la rue. Elle semble ne pas être loin d'accoucher, et est accompagnée de jumeaux âgés d'environ trois ans. Lorsque Mariam l’aperçoit, elle se lève et se met à discuter avec elle en bambara. Puis, elle lui donne les restes du repas de la veille. Alors, la jeune femme repart discrètement, comme elle était venue… La mère de Bana m’explique que cette jeune femme désargentée habite dans un village situé à plusieurs kilomètres de Bamako. Chaque jour, pour aller mendier dans la capitale, la pauvre effectue une partie du trajet à pied et l'autre partie en stop. Vraisemblablement, elle est à nouveau enceinte de jumeaux et il semble nécessaire d’effectuer une césarienne. Cependant, elle n'a pas l'argent nécessaire pour la payer. Je me demande ce que cette dame et ses bébés vont devenir.

« C’est comme cela chez nous... » me répond, fataliste, la mère de Bana. Bouleversée, j’apprends que si aucune association ne la prend en charge pour l’aider à financer l’opération, elle risque de mourir en couches. C'est ainsi. C’est la dure réalité de l’Afrique. Je réalise soudain que je ne me trouve pas du plus mauvais côté de la barrière…

Désormais, Bana retourne auprès des siens chaque été. À présent que l’exequatur a été obtenu, Bana porte désormais une carte de libre circulation sur le territoire français, renouvelable tous les cinq ans, et qu’elle gardera jusqu’à sa majorité.

Au collège, elle vient de réussir son passage en classe de quatrième pour la rentrée 2011.

Aujourd'hui encore, elle rechigne encore à aller aux toilettes où elle ne se rend qu'à l'aide de lavements. Lorsqu'elle était petite, je lui administrais un suppositoire, un sirop et une poudre en surveillant ses allées et venues…Je ne peux plus procéder ainsi, car elle a grandi et se laisse moins faire… Elle fait un blocage, c'est sûr. Elle retient tout et de toutes ses forces. Tous les jours, je dois lui demander si elle a mis son suppositoire. Et chaque jour, elle me répond que non. Quelquefois, je les trouve cachés derrière la cuvette les toilettes. Pourtant, elle sait qu'elle va inévitablement déclencher un fécalome une ou deux fois dans l’année : elle commence par ne plus manger, puis ressent de la fatigue. Ensuite, son ventre grossit. Dès lors, l’inquiétude s’empare de moi… Quand Bana n'est pas bien, elle rate l'école pendant quinze jours. Heureusement, elle est très bonne élève et elle rattrape bien vite les cours. Elle doit alors se rendre à la clinique Saint-Jean, où le chirurgien et les infirmières ne manquent pas de lui faire la morale. En vain… Jusqu'à présent, elle y subissait un lavement sous anesthésie générale. Mais il y a de cela quatre mois, elle a bénéficié de multiples petits lavements trois ou quatre fois par jour. Elle a pu finalement repartir au Mali cet été, le ventre partiellement vidé.

L’angoisse ne me lâche plus. À la rentrée, c’est sûr, je la ramènerai chez le médecin afin qu'il lui fasse la morale une nouvelle fois. Pour qu'elle fasse enfin un effort, sans lequel elle risque une colostomie à vie... Il est vrai que cette enfant, aujourd’hui aux portes de l’adolescence, subit des contraintes quotidiennes qui sont loin d’être faciles à vivre et à admettre. Cependant, jamais elle ne pourra aller à la selle de façon normale, sans médicaments. Elle le sait. Et moi, je vis dans la peur. La peur de l’arrivée d’une complication, l’angoisse de l’apparition d’un problème de santé supplémentaire… L'année dernière, ses intestins se trouvant une fois de plus mal vidés, des bactéries ont touché ses reins, et une pyélonéphrite aggravée s’est déclenchée. Cette grosse infection urinaire lui a valu quinze jours d'hospitalisation. Pourtant, les contrôles médicaux démontrent qu'elle peut aller aux toilettes sans difficulté.

Au début de cet été, avant son départ pour le Mali, je lui ai administré deux lavements. Ces soins, qu’elle ne désirait pas, ont occasionné des moments très difficiles pour nous deux. J’ai été obligée de m'énerver, de crier. Très vite, cela a été l'enfer...

 

 

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Vers une nouvelle vie

 

Tout au long de sa cinquième, Bana a obtenu les félicitations de ses professeurs à la fin de chaque trimestre, ce qui lui a valu de figurer sur le tableau d'honneur au mois de juin 2011. Durant l’année scolaire, lorsque je me suis rendue à plusieurs reprises au collège pour la remise du bulletin trimestriel, le professeur principal n’a jamais tari d’éloges. Selon lui, Bana représentait même un soutien énorme pour certains élèves en difficulté. Un jour, alors que personne n'avait aperçu, excepté Bana, une petite camarade qui manquait à l'appel, elle est allée dans la cour chercher la jeune adolescente, qui rencontrait des difficultés à se repérer dans le temps et dans l'espace, afin de la conduire en classe… Il est vrai que Bana a toujours été impliquée dans la vie de son école ; elle a même été déléguée de classe toute l’année.

À la rentrée 2011 cependant, cela n’a pas été le cas, car elle n'a pu participer aux élections organisées dans sa classe de quatrième. Elle a en effet dû subir, à ce moment-là, un lavement sous anesthésie générale à la clinique… Elle s’est montrée un peu déçue d’être séparée de ses meilleures amies qui la suivaient depuis la sixième. Mais cette année, les élèves ont été regroupés en fonction du choix des matières optionnelles. Bana s’est dite également perturbée par le comportement excessivement dissipé de ses nouveaux camarades de classe, qui ne semblent guère accorder d’attention aux cours qui leur sont dispensés. Elle en arrive à plaindre les professeurs qui peinent à se faire entendre dans un tel vacarme : dans toute la classe, seuls trois ou quatre élèves suivent... Heureusement, cette nouvelle donne n'a pas d'influence sur son travail : Bana, parvenant à se concentrer et à faire abstraction de ce qui se passe autour d'elle, continue à effectuer un parcours scolaire sans tache. Depuis septembre, elle ne ramène que de bonnes notes et sa moyenne est d'environ dix-huit sur vingt dans toutes les matières… Tout l'intéresse, c'est incroyable ! Bana est brillante et intelligente. Cependant, elle est encore trop jeune pour être capable de parler de son avenir professionnel.

 

Quant à sa santé, c'est toujours la galère. Les médicaments, dont l'effet s’émousse au fil des années à cause de l’accoutumance, sont désormais insuffisants pour assurer à eux seuls la bonne marche du transit intestinal. Mais le plus grave, c’est qu'elle refuse catégoriquement d’effectuer les lavements réguliers qui lui sont absolument nécessaires. Elle est en conflit avec sa famille malienne et avec moi-même à ce sujet. Tout l'été, il y a eu bagarre avec sa mère, qui est aussi impuissante que moi...

 

Bana est revenue du Mali quatre jours avant la rentrée de septembre. Le jour où elle devait intégrer sa classe, il a fallu que je l'amène aux urgences de la clinique où elle est habituellement suivie. En effet, après deux mois de vacances durant lesquels elle n'est pas allée aux toilettes, elle ne se sentait pas bien. L’accumulation de matières fécales déshydratées dans son rectum entraîne en effet une constipation des plus douloureuses et la formation d’un fécalome, qui interrompt le transit intestinal, peut générer une occlusion intestinale. Il faut donc agir vite.

Fort heureusement, Bana n’a pas raté sa rentrée : les élèves de quatrième étaient convoqués durant l'après-midi et Bana a pu être examinée dès le matin. Durant la consultation, elle a refusé obstinément de recourir elle-même à un lavement ; elle a aussi rejeté la perspective de le faire pratiquer par un médecin ou une infirmière en clinique. Un lavement sous anesthésie générale a donc été programmé pour le lendemain. Cette intervention, qui nécessite une journée d'hospitalisation, semble être le seul moyen actuel de soulager Bana… Mais les anesthésies répétées ne sont-elles pas dangereuses pour sa santé ? J’ai confié mes inquiétudes à mon amie Claire, médecin-anesthésiste. Cette dernière a ouvert une nouvelle piste en me conseillant de consulter un très bon chirurgien à l'hôpital Lapeyronie, qui assure notamment le suivi de la petite Yayé, par ailleurs prise en charge à l'institut Saint-Pierre de Palavas… Dans cette structure, dont Claire m’a parlé précisément, oeuvrent notamment un pédopsychiatre, une diététicienne et une kinésithérapeute afin de prendre en charge le type de problème que rencontre Bana.

Très intéressée par cette information, j'ai d'abord voulu prendre un rendez-vous, que je n’ai pas pu obtenir avant la fin du mois de novembre. Malheureusement, dès octobre, Bana a refait un nouvel épisode de constipation qu'il a fallu gérer. Plutôt que de l’amener à la clinique habituelle qu'elle fréquente depuis le début de son suivi, j'ai alors préféré suivre le conseil de mon amie et ai pris la décision de la conduire aux urgences pédiatriques de l'hôpital Lapeyronie, où j'ai expliqué la situation.

Là, nous avons été reçues par une jeune chirurgienne qui s'exprimait avec un fort accent étranger. Elle a commencé par avertir Bana du danger que présentait la pratique répétée des lavements sous anesthésie générale. Elle a ensuite poursuivi en lui exposant les différentes solutions alternatives existant à ce jour. La colostomie mise à part, elle nous apprend qu’il existe une solution moins invalidante. Il serait possible de pratiquer une incision au niveau de l'appendice par laquelle, à l'aide d'une sonde, le patient peut s'injecter quotidiennement de l'eau tiède afin de nettoyer son intestin. Cette technique, appelée appendicostomie, est intéressante, car l'ouverture pratiquée peut-être tout à fait refermée. Ce choix n’a donc rien d’irréversible.

Après cette consultation et comme prévu, Bana a été hospitalisée en chirurgie viscérale pédiatrique afin de subir un nouveau lavement sous anesthésie. Cette fois, la prise en charge a été plus longue, puisqu’elle a duré quatre jours. À sa sortie, les médecins du service m’ont conseillé de prendre rendez-vous pour la semaine suivante avec le chirurgien dont m’avait parlé Claire. Cette rapide prise de date a ainsi annulé la consultation hospitalière prévue pour le mois de novembre à Palavas.

Le jour venu, le médecin est arrivé avec une armée de chirurgiens en formation. Rien de plus normal, puisque nous nous trouvions dans un hôpital universitaire…

« Si leur présence te gêne, je peux leur demander de sortir. » Bana a finalement donné son accord pour que les internes assistent à la consultation. Suite à quoi, le praticien a procédé, tout en douceur, à un long examen. Lorsqu’il a dû effectuer un toucher rectal, je me suis aperçue que des larmes coulaient sur les joues de Bana… J’étais moi-même très affectée.

« Depuis plusieurs mois, elle refuse catégoriquement de faire ses lavements... », ai-je confirmé au spécialiste, qui a toutefois tenu à être rassurant.

« Compte tenu de son âge, c'est parfaitement normal… » Poursuivant sa consultation, le docteur l’a finalement orientée vers le fameux institut Saint-Pierre de Palavas indiqué par Claire. Nous y avons obtenu un rendez-vous pour le 24 janvier 2012. Le docteur nous a précisé que cette structure publique est spécialisée dans la prise en charge des problématiques de santé spécifiques aux nourrissons, enfants et adolescents : obésité, troubles de la conduite alimentaire, cardiologie, rééducation fonctionnelle sont autant de champs médicaux qui y sont traités... Il a été prévu que Bana soit prise en charge pendant deux journées, durant lesquelles elle rencontrera le pédopsychiatre. Ensuite, elle subira une manométrie anorectale ainsi que d'autres examens qui permettront de faire le point sur son état de santé.

« Nous allons tout tenter pour éviter l'acte chirurgical, même si je dois reconnaître que cela sera difficile… » a poursuivi le médecin, auprès duquel Bana venait d’exprimer son refus de subir de nouveaux lavements sans anesthésie. Ce dernier nous a confirmé l'existence des solutions que la jeune chirurgienne des urgences avait évoquée quelques jours plus tôt.

Avant de mettre un terme à la consultation, le docteur nous a également donné un rendez-vous pour le mois de novembre avec une infirmière de l’hôpital spécialisée dans les lavements. Nous espérons, grâce à cette rencontre, que Bana finira par accepter à nouveau les lavements à la maison ; sans quoi, une nouvelle hospitalisation devra être programmée…

Plusieurs solutions se dessinent et nous devons prendre une décision en tenant compte de l'évolution de la maturité de Bana. J'espère de tout coeur que son séjour à l'institution Saint-Pierre lui permettra de trouver de nouveaux interlocuteurs et de cheminer à son rythme.

 

Ce que vit Bana jour après jour me fait souffrir. Personne, pas même sa famille du Mali, ne peut vraiment réaliser ce qu’induit cette maladie au quotidien, ni la souffrance physique et psychologique générée par les nombreux examens intimes qu'elle doit subir, parfois en consultation publique. Je veux que ses proches, en lisant mon témoignage, puissent prendre la mesure de l’injuste douleur qui est la sienne, et qui émerge durant ces moments particuliers que je partage avec elle depuis si longtemps. Je souhaite qu'ils sachent comment, chaque jour, nous devons faire face aux contraintes. Je veux aussi leur expliquer que je comprends fort bien pourquoi Bana se refuse à faire des lavements à la maison. Nous sommes les seules, elle et moi, à en connaître les nombreux désagréments, tels que les maux de ventre, les vomissements et le port d’une couche durant les heures qui suivent... Comment se rendre alors à l'école, lorsque l’on est une jeune et belle adolescente, sans être gênée par le regard des autres ?

Pourtant, lorsque je la vois délaisser son traitement et ne faire aucun effort alimentaire pour ménager sa santé, j'ai peur pour elle… Plus que tout, je redoute l’occlusion intestinale qui peut arriver à tout moment. Alors, je la pousse à manger des fruits et des légumes plusieurs fois par jour pour favoriser un bon transit. Bien sûr, elle résiste et me reproche de lui faire la morale. Alors, quelquefois, lorsque j’ai la sensation de me heurter à un mur, je n’ai d’autre recours que celui de me mettre très en colère. Ce n'est que lorsque je tente de mettre à sa place que ma fureur retombe : je reconnais qu’il n’est pas facile d’imaginer vraiment ce que Bana ressent au plus profond d’elle-même.

Entre deux lavements sous anesthésie générale, elle ne va que très peu aux toilettes. Dans ces moments-là, son appétit diminue et la fatigue, qui l’envahit peu à peu, la rend grognon. De fait, il lui arrive, à son corps défendant, d’être désagréable avec ses proches. Mais lorsqu’elle est enfin libérée grâce à une nouvelle intervention, Bana redevient ce qu’elle est vraiment : une jeune fille gaie et toujours contente.

 

C’est la dernière semaine de novembre. Cela fait maintenant un mois que Bana a subi son dernier lavement sous anesthésie. Durant cette période, elle n’est pas allée du tout aux toilettes et à nouveau, elle est très fatiguée. Très inquiète, je reprends contact avec le chirurgien de l’hôpital. Je lui fais part de ma préoccupation et je lui indique que Bana ne pourra jamais attendre le mois de janvier, date de notre prochain rendez-vous à Palavas, sans une nouvelle intervention.

« Il est hors de question que nous fassions une nouvelle anesthésie… Il faut la conduire à l’hôpital où travaille une puéricultrice spécialisée dans les problèmes que connaît Bana. Elle parviendra, j’en suis certain, à la faire évacuer sans l’endormir. Je la préviens que vous pouvez lui amener Bana dès ce soir… » Et nous voilà une nouvelle fois dans le service où Bana a été reçue le mois dernier. Nous faisons la connaissance de Marceline, un petit bout de femme douce et décidée. Nous nous trouvons dans une petite pièce spécialement aménagée pour pratiquer les lavements de façon aisée et confortable. Marceline, qui tente de mettre Bana en confiance, déploie beaucoup d’efforts. Mais rien n’y fait. Bana refuse tout en bloc. Elle ne fera pas de lavement, un point c’est tout. Nous avons épuisé toutes nos sources de persuasion quand arrive Mariana, mon cinquième enfant. Elle a vingt-six ans et vit à Montpellier. Toujours prête à rire et à plaisanter, elle est très proche de Bana et réussit à trouver les mots qui font que celle-ci accepte enfin de se laisser faire. Pour y parvenir tout à fait, il faudra tout de même l’aide du gaz hilarant, qui d’ailleurs ne fait pas rire... Marceline, avec beaucoup de patience et de calme, procède au lavement. Impossible de terminer l’intervention, car Bana se sent de plus en plus mal. Elle vomit, a mal au ventre et souffre de démangeaisons sur tout le corps. Puis elle fait une chute de tension qui la rend soudain très faible. Elle n’en peut plus, tout simplement. C’est comme si son corps se rebellait. Stop ! Assez ! Je réalise que cette fois, nous sommes au bout de ce que peut supporter cette enfant. Marceline, elle aussi, a tout compris. Mais elle est inquiète et souhaite hospitaliser Bana pour mieux la surveiller. Bien évidemment, je lui donne mon accord. Bana verra le docteur le lendemain et nous aviserons. Je quitte l’hôpital le cœur serré, heureusement accompagnée de ma fille qui me procure un grand réconfort.

Ce soir-là, toutes mes pensées sont tournées vers Bana et si je ne me fais aucun souci pour son avenir professionnel, qu'elle réussira sans doute fort bien, je suis en revanche beaucoup plus inquiète quant à sa vie future : le chemin risque d’être tortueux, car son problème de santé nécessite des soins constants qu’il lui faudra effectuer tout au long de sa vie. C’est sur ce plan là, précisément, que subsiste un grand point d’interrogation. Toutefois, je suis certaine qu'en grandissant, une certaine prise de conscience s'opèrera. Bana est intelligente et j’ai l’espoir qu’elle apprenne, avec les années, à mieux vivre avec son handicap.

En Afrique, la petite Fatoumata est décédée voici quelques années, car ses parents, malgré leur bienveillance, n'avaient pas les moyens de la soigner correctement. Quelque temps après, c’est la petite Aissata, qui avait subi une colostomie avant de repartir au Mali, qui a quitté ce monde suite à des complications infectieuses. Le souvenir de ces fillettes, toutes deux décédées dans leur pays, me hante. Lorsque je réalise le véritable parcours du combattant que vit Bana en France, malgré tous les moyens que nous avons à notre disposition pour l'aider, j’ai la certitude que toute tentative de soin aurait échoué si elle était retournée vivre à Bamako. L’aisance financière de ses parents n’aurait sans doute pas suffi et Bana ne serait déjà plus de ce monde. Si ce constat est difficile à accepter pour elle, il l’est aussi pour les autres petits malades. L’association Espoir pour un enfant organise la venue en France de nombreux petits Maliens et autres enfants d’Afrique que les médecins soignent. Après quoi, ilsretournent dans leur pays avec une vie transformée et l’espoir au cœur d’une existence meilleure. Pourtant, lorsque l’intervention chirurgicale qu'ils ont subie nécessite un suivi, nous savons d'avance que leur chance de survie est minime : sur place, les moyens manquent cruellement… Le taux de mortalité de ces enfants est tel que la commission hospitalisation de l’association en arrive, aujourd'hui, à prioriser les enfants dont le suivi sera réalisable et applicable dans leur pays d'origine… Les malformations anorectales, dont certains d’entre eux sont atteints, sont particulièrement terribles, car nous savons qu’en Afrique, le suivi postopératoire est impossible à réaliser dans de bonnes conditions. Récemment, nous nous sommes rendu compte qu'un gamin atteint de cette malformation, opéré à Montpellier voici quelques années, ne nous donnait plus de nouvelles. À l'époque, le chirurgien avait jugé bon, compte tenu de la gravité de son état, d’écarter les autres techniques chirurgicales au profit de la colostomie. Cette pratique présente l'avantage de ne pas contraindre le patient, après l'opération, à prendre un traitement à vie pour stimuler le transit. Le jeune garçon était donc reparti au Mali avec une poche qu'il devait changer plusieurs fois par jour. Depuis, l'association lui avait régulièrement fourni le matériel de rechange que sa famille n'avait pas les moyens de se procurer. Or, il y a quelques mois, le docteur Tienou a remarqué qu’Ibrim ne venait plus récupérer ses poches adhésives. Alarmé par le silence inhabituel du jeune homme, le médecin s'est alors rendu dans son village, où il est parvenu à le rencontrer. Ibrim lui a expliqué que depuis bien longtemps déjà, il se sentait las de porter cette poche sur son abdomen. De plus, les autres, lui reprochant de sentir mauvais, le rejetaient sans cesse. Puis il a appris au docteur Tienou qu’il avait été opéré, voici six mois, par une équipe de chirurgiens européens à l'hôpital mère-enfant de Bamako. Le médecin a effectivement constaté, non sans surprise, que la colostomie avait été refermée… Connaissant fort bien les problèmes que rencontre Bana alors qu’elle vit dans un pays tel que la France, nous nous interrogeons sur le suivi dont peut aujourd’hui bénéficier ce jeune homme, qui réside dans un village retiré. Aura-t-il accès aux médicaments nécessaires ? Si c’est le cas, parviendra-t-il à s’astreindre à une discipline rigoureuse ? Si le chirurgien montpelliérain a choisi de pratiquer une colostomie, c'est sans doute parce qu'il y avait une bonne raison... J'ai peur pour l’avenir d’Ibrim dans ces conditions. Toutes ces réflexions me taraudent après cette énième hospitalisation de ma fille…

Le lendemain matin et après une courte nuit, je rejoins Bana à l’hôpital. Le chirurgien arrive rapidement pour prendre connaissance des événements de la veille et nous informe de la nécessité, devant l’urgence, de pratiquer une appendicostomie sur Bana. Il prend le temps de nous expliquer, une nouvelle fois, le geste chirurgical ainsi que ses avantages et inconvénients sur sa vie future. Je me tourne vers elle et lis dans ses yeux que sa décision est prise. Le chirurgien interviendra dès lundi matin… Il ne me reste plus qu’à informer ses parents au Mali.

« Bana doit subir une intervention chirurgicale dès lundi matin. Il s’agit d’une appendicostomie. Une incision est effectuée au niveau de son appendice… » Amadou et Mariam m’ont écoutée leur décrire ce que va subir leur fille. Malgré leur inquiétude, ils me donnent leur accord sans réfléchir. Ils savent que Bana est entre de bonnes mains.

Les deux brancardiers qui conduisent Bana au bloc opératoire ont le pas rapide et j’ai du mal à les suivre dans le dédale des couloirs de l’hôpital. Dans la pièce qui sert de sas, nous attendons un long moment. Durant cet instant, elle ne lâche pas ma main. J’ai du mal à retenir mes larmes et à contenir mon émotion. Je repense à cesdix années de galère et de souffrance journalières au terme desquelles, aujourd’hui, nous nous retrouvons ici… Ce n’est pas ce que j’avais imaginé pour elle. Je suis désemparée devant cette enfant devenue aujourd’hui une magnifique jeune fille, qui va devoir vivre avec ce handicap… Des tas de questions sans réponses, à ce moment précis, se bousculent dans mon esprit… L’infirmière qui vient chercher Bana pour la conduire au bloc nous ramène soudain à la réalité. Un baiser, un petit signe de la main et ma fille s’éloigne avec un triste petit sourire au bord des lèvres…

 

L’intervention s’est parfaitement bien déroulée et Bana a bien supporté l’anesthésie qui, je l’espère bien, sera la dernière. Les jours suivants, Marceline nous explique avec beaucoup de patience et de gentillesse ce que va être la nouvelle vie de Bana. Elle me forme aux gestes qu’il va falloir pratiquer tous les deux jours sur mon enfant. J’avoue que je n’étais pas très rassurée, mais elle a su trouver les mots qu’il fallait pour que le courage ne me manque pas… Par l’ouverture pratiquée au niveau de l’appendice, j’entre tout doucement une minuscule sonde urinaire dans l’intestin. C’est le moment le plus délicat et le plus impressionnant, surtout au début. J’ai peur de faire mal à Bana, mais heureusement tout se passe bien. Je relie cette sonde à une poche remplie d’un litre d’eau chaude. Cette eau doit s’écouler tout doucement dans l’intestin et provoquer la descente et la sortie des selles… Je dois bien reconnaître que l’opération, qui est à la fois indolore et efficace, est vraiment une merveilleuse solution au problème de Bana. C’est tout simplement magique ! Elle peut enfin être soulagée de façon naturelle et sans beaucoup de contraintes. Il est encore trop tôt pour qu’elle fasse elle-même les manipulations nécessaires à l’installation de la sonde, mais avec le temps et un peu plus de maturité, elle pourra gérer ces gestes toute seule.

 

Après cette intervention, nous nous croyons sauvées, pensant qu'il n'y aura plus jamais de complications, ni d’opérations sous anesthésie générale... Or, cette technique n'est réellement efficace que si le patient effectue ses lavements de façon très régulière, à savoir tous les deux jours. Bana, enchantée par cette nouvelle donne qui va changer littéralement sa vie, se soumet tout d’abord bien volontiers à ce protocole. D’ailleurs, elle n'est plus la même. Je la découvre plus gaie, plus énergique, beaucoup moins grognon au quotidien... en un mot, elle revit. Cependant, vers la fin du mois de février 2012, elle commence à avancer divers prétextes pour espacer les séances. Mettant souvent sa fatigue en avant, elle en profite pour demander le report des séances de lavement. Et moi, qui tiens plus que jamais à rester à son écoute, j’accepte de bouleverser le rythme du protocole… Ainsi, nous laissons passer trois jours entre les séances, puis bientôt quatre... Un beau matin, Bana se réveille. Nous sommes vendredi. Elle refuse de se rendre à l'école et dit se sentir très lasse. Je ne connais que trop ces symptômes. Elle a beau m'assurer qu'elle n'a pas mal au ventre, je me sens soudain très inquiète. Je connais fort bien Bana et sais très bien repérer chez elle le moindre souci de santé. À force d'insister, je peux enfin lui tâter l'abdomen. Je découvre qu’il est très dur et comprends immédiatement ce qui se passe. Le résultat du relâchement de ces derniers jours ne s’est pas fait attendre : Bana souffre à nouveau d’un fécalome... Je m'en veux. À force de trop vouloir la préserver, voilà où nous en sommes... J'appelle immédiatement Marceline à l'hôpital Lapeyronie. Cette dernière me propose de rencontrer Bana le soir même et évoque la possibilité d'effectuer un lavement par l’abdomen après la consultation. Nous arrivons à l'hôpital à dix-huit heures. Marceline nous confirme bel et bien la présence d’un énorme fécalome.

« Tu ne peux pas rester dans cet état, il faut que nous fassions immédiatement un lavement... » Malgré mon insistance et celle de la jeune interne, Bana, qui est de fort mauvaise humeur, refuse catégoriquement cette proposition.

« Il est trop gros, il ne passera pas... Je ne veux pas que l'on me touche ! On voit bien que ce n'est pas vous qui souffrez de cette malformation... J'en ai marre ! » Soucieuse d’apaiser Bana, Marceline nous confie des laxatifs puissants.

« Vous pratiquerez un lavement ensemble dès demain, à la maison, bien tranquillement. » Cette fois-ci, Bana donne son adhésion. Le lendemain matin, je me refuse à la réveiller, car elle dort paisiblement. La veille, elle m'a semblé si fatiguée... Lorsqu’elle se lève enfin, très tard dans la matinée, elle ne me paraît pas être en très bonne forme. Je pense alors que ce n'est pas le bon moment pour effectuer le fameux lavement. Et lorsque vers midi, Marceline  téléphone pour avoir des nouvelles, je lui confie mon appréhension, qu’elle comprend parfaitement.

« Effectivement, ce fécalome est très gros et je pense qu'il vaut mieux, contrairement à ce que je vous ai conseillé hier, éviter de pratiquer ce lavement qui, au final, risquerait de la perturber encore un peu plus... » Elle me propose une consultation auprès du médecin dès le mardi matin suivant. Naturellement, j’accepte.

Le jour venu, ce dernier évoque une possible hospitalisation dès le surlendemain, afin de pratiquer un lavement sous anesthésie générale. C'est effectivement le seul moyen de retirer cet énorme fécalome de l’abdomen de Bana, qui s’empresse d’accepter, fidèle à son habitude, cette solution à la fois facile et si confortable. Mais du haut de ses treize ans, elle en oublie les risques que peut présenter une anesthésie générale. Or, depuis le mois de septembre 2011, elle en a déjà subi pas moins de quatre !

 

Le jeudi 8 mars 2012, nous arrivons à l'heure prévue à l'hôpital. Bana est admise dans le service de chirurgie viscérale pédiatrique. Après un moment d'attente, les soignants viennent nous chercher. Il est environ seize heures. Comme toutes les mamans accompagnant leur enfant, je suis autorisée à descendre avec elle et rester à ses côtés jusqu'au moment de son entrée dans le bloc opératoire, qui survient un quart d'heure plus tard. Je remonte alors dans sa chambre et attends que l'on me prévienne de la fin de l’intervention. C'est généralement l'infirmière du service qui est chargée d’amener les parents en salle de réveil à ce moment-là.

À dix-sept heures, je n'ai toujours aucune nouvelle. Je ne m’inquiète pas, car l'opération ne dure généralement pas moins d’une heure. À dix-huit heures, personne n'est encore venu me prévenir. Je pense alors que devant le nombre important de malades à gérer, l'équipe soignante a pris du retard. Mais une demi-heure plus tard, le souci me gagne, car la situation, que je connais fort bien, commence à me paraître anormale. Alors que je m’interroge sur ce qui peut bien se passer, ma longue attente est soudainement interrompue par l’irruption d’une jeune anesthésiste dans la chambre. Sa mine bouleversée me renseigne immédiatement sur le fait qu'il s’est passé quelque chose d'important.

« Madame, ne vous affolez pas... Bana a été victime d'un choc anaphylactique dès le début de l'intervention... Sa tension est descendue à cinq et elle a souffert d'une grosse insuffisance respiratoire... Elle est tombée immédiatement dans le coma et nous prolongeons actuellement cet état jusqu'à ce que sa tension se stabilise. Pour cela, elle bénéficie actuellement d'un traitement à base d'adrénaline. Mais tout va bien maintenant, rassurez-vous. » Fort heureusement, Bana n'a pas été victime d'un arrêt cardiaque. Elle semble seulement être allergique à l’un des nombreux produits qu’on lui a administrés avant l’intervention. Mais lequel ? La jeune femme m’informe d’un prochain rendez-vous avec un anesthésiste-allergologue, qui nous permettra d’obtenir plus de précisions. Je me sens si mal que j'ai l'impression de ne plus savoir où je me trouve. En face de moi, la jeune femme continue à me parler de sa voix douce et rassurante.

« Nous avons fait les prises de sang nécessaires à l’identification de l'origine de ce choc… » Je reste, pour ma part, persuadée que cette énorme crise d’allergie a été provoquée par les laxatifs. En effet, depuis un an, Bana souffre de petits malaises réguliers à la moindre administration de l’un de ces produits. J’ai pensé qu'elle jouait un peu la comédie, et ce jusqu’au mois de novembre dernier, où elle a réagi très fortement après l’administration d’un lavement sous anesthésie générale à l'hôpital. Son malaise s’est traduit par une chute sensible de la tension artérielle et des difficultés respiratoires. Marceline avait même décidé de la garder en observation pour la nuit… De plus, ces derniers temps, Bana elle-même disait ne plus pouvoir supporter ces produits… Pourtant, ni elle ni moi n’avons eu, ce jour-là, le réflexe d'en avertir quiconque avant l’intervention... L'équipe médicale, quant à elle, ne pense pas que le laxatif soit à l'origine de l’accident et met plutôt en cause le produit anesthésique ou les gants de latex, arguant du fait que l'on peut tout à fait devenir allergique à un produit habituel de façon tout à fait subite.

La jeune anesthésiste me propose ensuite de me rendre au chevet de Bana en salle de réanimation, au sous-sol de l'hôpital. Sur place, on me demande d'abord si ses parents ont été avertis. J'ai beau expliquer notre situation sur le plan juridique, les soignants insistent malgré tout pour que je prévienne très vite la famille. Cette attitude provoque chez moi un vrai état de panique. Certes, je finirai bien sûr par téléphoner à Amadou et Mariam. Mais je compte le faire ultérieurement. Or, l'équipe hospitalière ne me le permet pas. Mais pourquoi donc ? A-t-elle un doute sur l'état de santé de Bana ? Est-ce donc si grave ? C'est ce que je crains le plus. Je me sens pourtant dans l’incapacité de parler directement à Mariam. Comment lui annoncer que son enfant se trouve dans le coma ? Que puis-je lui dire exactement, à cette heure où l'incertitude est encore très grande ? On ne sait même pas quand Bana se réveillera, ni quelles seront ses premières réactions... Je ne peux pas me permettre d’apporter simplement à cette femme quelques vagues explications. Mon profond sentiment de désespoir ne m’empêche pas de laisser aller toutes mes pensées vers elle.

Non sans fébrilité, je tente de rassembler mes idées. Il se trouve que Franck séjourne au Mali, chez les parents de Bana précisément. C’est donc à lui que je choisis de téléphoner en premier lieu. Malheureusement, il n’est pas disponible et je ne peux que lui laisser un message. J'appelle ensuite Amadou, qui se trouve au bureau. Je lui explique la situation avec beaucoup de précautions et lui demande d'avertir Mariam au plus vite. À peine ai-je raccroché que mon mobile se met à sonner. C’est Franck. Je me sens soulagée par son appel.

« Surtout, ne dis rien à Mariam et laisse son époux lui dire les choses lui-même... » Il me semble important qu'elle apprenne la nouvelle par Amadou, qui saura, plus que tout autre, lui parler avec ses mots à lui, en bambara

 

Dans le service de réanimation, Bana a été installée dans une chambre individuelle. Son visage est terriblement gonflé. Elle est intubée au niveau de l'estomac et sondée au niveau des voies urinaires. L'équipe m’accueille et fait tout son possible pour m’aider à prendre mes marques. Je suis autorisée à dormir sur place et à me déplacer à mon gré. Les aides-soignantes ont même installé un petit lit à mon attention. Cependant, malgré les attentions qu’elles multiplient à mon égard, je me sens très seule : ma fille Marianna se trouve à Toulouse et mes autres enfants, à qui j'ai tenté de téléphoner, sont dans l’impossibilité de me rejoindre. Je fais alors appel à Anne-Marie, l'une de mes amies montpelliéraines, ainsi qu'à ma nièce Anne qui réside à Vauvert. Toutes deux arrivent rapidement et passent la soirée auprès de nous. Ce soir-là, je suis également réconfortée par de nombreux appels en provenance du Mali. Plus tard, je découvrirai de nombreux messages pleins de tendresse postés sur Facebook.

Après en avoir appris un peu plus sur la réaction de Mariam, Franck me téléphone une nouvelle fois.

« Elle a pris un sacré coup. Elle s’est immédiatement retirée dans sa chambre pour prier des heures durant... »

Bana restera dans le coma et sous assistance respiratoire durant vingt-quatre heures. Je passe ma première nuit auprès d'elle sans fermer l'œil, éblouie par les puissants néons qui éclairent la salle de soins intensifs. Je ne rendrai jamais assez hommage aux infirmières qui, dans un ballet incessant, se relaient tout au long de la nuit pour vérifier une poche, remplacer une perfusion, mesurer la température… Le lendemain, en début d'après-midi, je suis obligée de m'absenter pour effectuer les livraisons urgentes que je n'ai pas pu honorer la veille. Ma fille Tiffany, âgée de trente et un ans, arrive d’Agde vers quatorze heures pour me remplacer. Lorsqu'elle aperçoit Bana, elle s'effondre littéralement. Les médecins décident de provoquer sa sortie du coma vers seize heures. Auparavant, ils ont pris soin de l'attacher pour éviter qu'elle arrache, de façon instinctive, ses nombreuses perfusions.

À mon retour, vers dix-sept heures, je trouve Bana réveillée. Elle semble très apaisée et rit même, tout comme les membres de l'équipe médicale qui viennent régulièrement contrôler l’évolution de son état. Ce climat gai et détendu finit de me rassurer complètement. Même Tiffany rayonne de joie ! Très vite, toutes deux me font part de leurs impressions. Bana s’exprime en premier.

« Lorsque je me suis réveillée, j'ai senti que j'étais entravée. J'ai vu les néons au-dessus de moi et j'ai aperçu Tiffany. Je croyais être dans un rêve… » Puis, Tiffany poursuit :

« Dès que je me suis aperçue qu'elle ouvrait les yeux, je me suis précipitée pour avertir les infirmières, qui l’ont immédiatement extubée… » L'opération lui a fait un peu mal et Bana a pleuré. J'apprends également que durant mon absence, les infirmières ont demandé à Tiffany de sortir un moment de la salle de réanimation ; les soignants ont voulu profiter du fait que Bana soit encore endormie pour effectuer le fameux lavement qu’ils n’ont pas pu réaliser la veille... Ma fille a, semble-t-il, été très impressionnée par les opérations.

« Maman ! Je me demandais ce qu’ils lui faisaient ! Ils étaient deux, un homme et une femme, dont je n'ai pas vu le visage. Je ne cessais d'entendre la dame qui s'impatientait de pouvoir enfin dégager cet énorme fécalome ! J'entendais l'eau qui coulait sans cesse, des bruits de bassine… J'ai ensuite cru comprendre que le fécalome avait été vaincu en partie seulement... » Quelques minutes plus tard, je remonte à l'étage afin de prendre quelques affaires que Bana et moi avons laissées dans sa chambre. Je veux également donner quelques nouvelles aux soignants du service. C’est alors que je croise Marcelline à qui je m’empresse de raconter l'anecdote que venait d'évoquer Tiffany.

« La dame qui criait, c'était moi ! » s’écrie-t-elle dans un grand éclat de rire. Elle me confirme que le fécalome, particulièrement gros et dur, n'a pas été évacué dans sa totalité.

« Demain, Bana quittera le service de réanimation pour réintégrer sa chambre dans le service de pédiatrie. Alors, nous tenterons un nouveau lavement à partir d'ouverture pratiquée à l'abdomen, afin d’en dégager la partie restante... » Ma deuxième nuit à l’hôpital s’avère bien meilleure que la première. Il est vrai que Bana est à nouveau consciente. Tout va bien et je suis soulagée. L'équipe soignante a d'ailleurs pris soin d’éclairer la salle avec des lumières plus douces, ce qui me permet de dormir profondément.

 

Bana quitte effectivement le service de réanimation dès le lendemain et le lavement prévu fonctionne tout à fait bien. Compte tenu de l'énormité du fécalome, l’intervention a simplement pris plus de temps que d'habitude et des massages de l'abdomen ont été également nécessaires à sa réussite. Le lendemain soir, j'ai le grand plaisir d’annoncer la sortie de l'hôpital de leur fille à Amadou et Mariam, qui accueillent la nouvelle avec joie. Ensuite, Bana se repose toute la semaine suivante, durant laquelle elle ne fait que dormir. Aujourd'hui encore, elle reste très fatiguée et peine à récupérer dès lors qu'elle fait des efforts. La compétition de badminton qu'elle vient d'effectuer récemment l’a littéralement épuisée.

 

Aujourd'hui, je suis certaine que Bana a enfin compris, après avoir frôlé le pire, qu'il fallait qu'elle cesse de négliger ses soins et de jouer avec sa vie. Désormais, nous veillons toutes les deux à ce que les lavements obligatoires soient effectués tous les deux jours, comme le protocole l’exige. C’est d’ailleurs Bana elle-même qui les réclame. Je crois qu'elle et moi avions perdu de vue la gravité de sa situation et avions fini par minimiser l'impact que peuvent générer les interventions sous anesthésie générale à répétition. Moi-même, je ne réalisais plus la gravité de l'acte chirurgical. J'en étais même arrivée à l’oublier complètement dès la sortie de l'hôpital ! Cet accident m'a permis de reprendre conscience que ces gestes médicaux n’ont rien de banal.

Le seul point noir qui demeure aujourd'hui se situe au niveau du régime alimentaire de Bana, à qui il reste très difficile de faire avaler le moindre fruit ou légume. De même, elle ne s’hydrate pas assez. Mais, petit à petit, nous progressons. De même, nous avons beaucoup parlé ensemble de cet accident de santé et sommes tombées d’accord sur la nécessité de parer à toute nouvelle éventualité. Nous avons convenu de mieux communiquer. Aussi, un soir, lorsque Bana m’a avertie qu'elle se sentait embarrassée, nous n'avons pas attendu le délai prescrit pour pratiquer le lavement d'usage…

Malgré toutes les précautions que nous prenons, je sais que je ne pourrais pas échapper au stress inhérent à certaines situations inhabituelles. Ainsi, la semaine prochaine, Bana part en voyage chez sa correspondante dans la région de Barcelone durant sept jours. Elle refuse catégoriquement, ce qui est bien compréhensible, d'informer la famille qui la reçoit de son état de santé. En outre, elle ne se sent pas capable de pratiquer ses soins sur place. Il est vrai que pour l'instant, elle ne parvient pas à installer toute seule la sonde dans l'ouverture pratiquée sur son abdomen. De plus, l’opération ne dure pas moins de trois quarts d'heure et nécessite diverses manipulations. Or, elle a besoin de se protéger du regard des autres. Nous avons donc convenu d’effectuer un lavement le jour de son départ. Ensuite, en milieu de semaine, je me rendrai en Espagne, irai la chercher dans sa famille accueillante et pratiquerai un nouveau lavement dans ma chambre d'hôtel, alors que le troisième sera effectué trois jours plus tard, à son retour.

Récemment, j'ai dû avertir certains professionnels du collège qui s'étaient inquiétés de la longue absence de Bana durant son hospitalisation. Tous sont tombés des nues. Jusqu'à présent, seule l’infirmière scolaire, dans le bureau de laquelle je vais régulièrement chercher Bana lorsqu’elle ne va pas bien, était au courant. Bana est encore très jeune pour assumer toutes ces contraintes. Elle n'a que treize ans et demi. Il est très difficile pour elle d'assumer tout cela et il lui sera très difficile, dans les années qui viennent, d'avoir une vie sociale différente de celle qu'elle a actuellement à la maison. Si toutefois elle doit effectuer un voyage lointain, elle risque de ne pouvoir s'y rendre. Il faudra l'accepter. Peut-être même aura-t-elle besoin de se faire aider sur le plan psychologique pour mieux l’admettre. Cependant, je reste confiante en l'avenir : elle va grandir et mûrir. Un jour, elle quittera la maison pour avoir sa propre vie. Je sais qu'à ce moment-là, elle saura se prendre en charge. Je crois même qu’elle ne choisira pas de s'installer en Afrique lorsqu'elle sera devenue adulte. Elle a pris ses habitudes en France depuis son plus jeune âge et n’ignore pas que les soins dont elle a besoin pour vivre sont dispensés ici. Mon souhait actuel est de l’orienter sur une voie professionnelle qui lui plaira et grâce à laquelle elle prendra son envol. Cela ne sera pas forcément facile, car une relation particulière nous unit, fort différente de celle que j'ai pu entretenir avec mes propres enfants. Bana est une jeune fille qui sort finalement très peu et qui reste très souvent auprès de moi. Ma présence, je crois, la sécurise. Et lorsque je dois m’absenter quelques jours, je la sens tracassée…

 

Si cette jeune fille-là n'avait pas eu la chance de bénéficier de l'aide d'Espoir pour un enfant et de vivre en France, elle ne serait plus parmi nous aujourd'hui. J’en ai acquis la certitude après avoir traversé avec elle cet événement dramatique. Au Mali, les structures sont insuffisantes pour prendre en charge le suivi d’une telle pathologie et les moyens financiers dont disposent ses parents n’auraient pas suffi pour influer favorablement sur la situation. Sans doute aurait-elle péri d'une conclusion intestinale comme la petite Fatoumata…

 

Juillet 2012. Quatre mois ont passé. Aujourd’hui, Bana assume seule les manipulations exigées par son appendicostomie. Elle s’est entièrement prise en charge et tous les deux jours, elle effectue elle-même les gestes qui lui permettent de vivre normalement. Elle est en pleine forme et c’est avec une grande joie, malgré ses fréquentes absences, qu’elle a appris son passage en classe de troisième, avec une moyenne plus qu’honorable.

 

Mais cette année, les vacances auront un petit goût amer. En effet, il n’est pas très prudent de se rendre au Mali en raison des événements politiques qui s’y déroulent actuellement. Nous avons longtemps hésité. Mais après de nombreuses discussions, nous avons décidé de nous y rendre ensemble durant une semaine au mois d’août. Cela fait déjà un an que Bana n’a pas vu sa famille et cette situation m’est insupportable. Les problèmes se situant dans le nord du pays, nous resterons à Bamako, qui est plus sécurisée.

L’espoir d’une vie meilleure pour Bana est maintenant certain et définitif, mais il faut que sa famille puisse partager cette joie avec elle. Sa maman, Mariam, va enfin pouvoir évaluer la dimension du sacrifice qu’elle a subi en laissant partir et grandir sa fille si loin d’elle.

 

10

 

Épilogue

 

 Si j'ai eu la volonté d’écrire cet ouvrage, c'est d'une part pour partager mon expérience avec Mariam, la maman de Bana, et lui permettre d'évoquer à son tour son ressenti quant à cette situation peu commune : il serait en effet plus juste que tout ce que je partage aujourd’hui avec sa fille soit vécu par Mariam elle-même... D'autre part, j'ai voulu offrir à Bana, en guise de message d’amour, ce double récit qu’elle pourra lire et conserver toute sa vie durant.

J’ai également souhaité, à travers ces lignes, décrire les conditions de vie fort difficiles des petits malades africains, et qui vont à l’encontre d’une prise en charge postopératoire de qualité dans leur pays natal. Il reste encore beaucoup de travail à effectuer pour améliorer cette situation, que beaucoup de parents veulent bien naturellement éviter. Il ne faut jamais oublier que chaque jour, des dizaines de mamans laissent partir leur enfant en Europe afin qu'il puisse retrouver une vie normale. Quelquefois, cette séparation, qui constitue un moment fort et difficile, devient particulièrement douloureuse lorsqu’elle est amenée à s’éterniser : selon les cas, elle peut parfois durer plusieurs années… Maman de six beaux enfants, quelles terribles souffrances aurais-je endurées si j'avais été moi-même confrontée à un tel drame, celui de mettre mon enfant dans un avion, de le voir partir au bout de la terre chez des inconnus et de ne rien savoir de sa vie durant des mois, voire des années ? Ce livre est un hommage à ces mères du bout du monde au courage exemplaire, mais aussi aux familles d'accueil, qui reçoivent et choient ces petits malades jour après jour… Pour elles aussi, rien n'est facile. Il faut pouvoir gérer les liens d’attachement qui se nouent inévitablement, mais aussi l'inquiétude qui s'installe quand soudain, l'enfant ne va pas bien…

Comme des milliers d’autres personnes dans le monde, j’ai la chance de vivre cette très belle expérience, qui mérite d’être vécue malgré l’étendue de sa complexité. Chaque jour, je m’en nourris. Chaque minute, j’apprends à être plus généreuse et à conserver un regard positif sur la vie. D'un bout à l'autre de la terre, des liens se tissent entre mamans biologiques et adoptives, tous plus riches les uns que les autres. Ils donnent vie à de magnifiques histoires qui constituent une extraordinaire aventure humaine et résonnent comme un immense message d'espoir lancé à travers le monde.

 

PARTIE II

 

MARIAM



Je remercie le Bon Dieu.

C’est le Bon Dieu qui a fait tout cela, c’est Lui qui m’a donné cette enfant malade et qui m’a permis de rencontrer Maman Brigitte, une maman exemplaire.

 

Je remercie le Bon Dieu.

Je suis une musulmane. Je commence tout d’abord par le nom du Tout-Puissant et je cherche à m’éloigner de Satan.

 

J’adresse tous mes remerciements à la famille Coitoux, sans oublier l’association Espoir pour un enfant qui m’a permis de la connaître.

 

Je m’appelle madame Bâ Mariam Keita, affectueusement appelée Mamtchini, ce qui signifie La Petite Mariam, pour me différencier de ma tante qui portait aussi ce nom.

Je suis la maman de Bana Bâ.

 

Je remercie le Bon Dieu qui m’a donné vie et je remercie mes deux parents.

Je cherche à m’éloigner de Satan.

Je m’appelle Madame Bâ Mariam Keita.

Je suis la maman de Bana Ba.

Je remercie Espoir pour un enfant.

Je remercie madame Béatrice, que la terre lui soit légère.

Je remercie la famille Coitoux et tout particulièrement Brigitte, une femme battante, courageuse, merveilleuse, une maman exemplaire.

 

Moi, Mariam, j’admire maman Brigitte. C’est Dieu seul qui m’a enlevé la crainte en l’aidant à élever mon enfant malade, en l’aidant à la soigner.

C’est Dieu qui a permis cette rencontre.

Brigitte, c’est Dieu seul qui pourra prier pour elle, ici et dans l’au-delà.

 

Mariam, Bamako, août 2011

 

Bana a été une enfant malade. Moi-même, je n’ai pas eu de problèmes particuliers dans ma vie. Fille choyée, je suis l’aînée de ma famille. Mon papa s’appelait Mamadou Keita et ma maman Bana Toungara. À ma fille, j’ai donné le nom de ma maman, paix à son âme. Je dédie ces lignes à cette femme courageuse et merveilleuse qui a su se battre jusqu’au dernier soupir. Je la remercie de m’avoir donné une bonne éducation. Aujourd’hui, en son absence, je continue de suivre sa voie.

Je me suis mariée à monsieur Amadou Bâ pour fonder un foyer. Je lui ai donné quatre belles filles et un beau garçon. Bana est la dernière, la benjamine qui a été choyée par toute la famille et son entourage. Elle est très aimée par son papa, sa maman, ses trois sœurs et son jeune frère, mais aussi par les tantes et les voisins. Lorsqu’elle est née, c’était la joie dans la maison. On l’appelait « Poupée » et tout le monde demandait après elle. Malheureusement, elle est née avec une malformation anorectale… Ma grossesse a coïncidé au moment des grandes chaleurs au Mali. J’ai vécu les mois de mars, d'avril et de mai totalement enfermée à la maison, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je ne sortais même pas dans la cour et son papa, pour me soulager, mettait le climatiseur en marche. Au sixième mois, le médecin a placé un cerclage autour du col de mon utérus, comme cela avait été déjà le cas lorsque j’avais attendu mes autres enfants, hormis Nafy. J’ai cessé de travailler et durant un an, voire deux, je suis restée à la maison. Lorsque je suis arrivée à terme, j’ai constaté que l’enfant ne venait pas. Cela posait problème. Le gynécologue qui m’avait suivie tout au long de ces derniers mois a tenté de provoquer le travail ; j’ai passé une journée entière à la clinique, où l’on m’a administré des médicaments pour déclencher l’accouchement. Cela n’a pas marché, car cette date-là n’était pas celle que le Bon Dieu avait prévue... Je suis revenue à la maison, où le docteur pensait que j’accoucherais durant la nuit. Au petit matin, il a appelé monsieur Bâ pour demander des nouvelles et a voulu me parler. J’étais si fatiguée que j’ai refusé. Il a demandé à ce que l’on me ramène à la clinique dès le lendemain si rien ne s’était passé, mais je lui ai fait savoir que je ne partirais pas, car je voulais attendre encore deux jours. Lorsque j’ai été à nouveau hospitalisée, le 12 mai, j’étais cette fois sur le point d’enfanter. Le docteur a demandé à la sage-femme de l’appeler durant l’accouchement ; malheureusement, elle ne l’a pas fait et le gynécologue est arrivé alors que l’enfant, qui venait de naître, n’était pas encore lavé. Le médecin est ressorti de la pièce en s’excusant, puis est revenu quelque temps plus tard. Il a examiné le bébé, a posé des questions à la sage-femme et a inscrit la mention RAS sur le carnet de santé de Bana.

Je suis revenue à la maison en fin de journée. Le lendemain, tôt dans la matinée, j’ai déshabillé mon bébé afin de lui donner un bon bain, car les sages-femmes, d’accoutumée, ne font pas cela correctement. Curieusement, Bana n’avait pas été à la selle depuis sa venue au monde. Or, les nourrissons urinent et font des selles noires durant les heures qui suivent les premières tétées… Intriguée, j’ai doucement couché puis renversé son petit corps sur un lit après la toilette. J’ai écarté ses deux fesses pour regarder ses parties intimes, et c’est alors que je me suis rendu compte que cette enfant n’avait pas d’anus... Aussitôt, j’ai appelé son papa. D’abord, il ne m’a pas crue. J’ai insisté, et il est finalement venu me rejoindre. Ensemble, nous avons appelé le gynécologue qui nous a demandé de nous rendre immédiatement à la clinique consulter un pédiatre. J’ai habillé Bana à la hâte, j’ai pris mon sac et nous sommes partis. Il était neuf heures du matin. Nous sommes restés, de longues heures durant, dans la salle d’attente. Il y avait tant de monde… Seize heures ont sonné. Enfin, le pédiatre nous a enfin reçus, puis a ausculté Bana. Il a diagnostiqué que notre enfant avait bien un anus, mais a aussi détecté une malformation. Le spécialiste nous a alors ordonné de cesser immédiatement d’allaiter notre fille et de nous rendre le plus rapidement possible, avec son dossier médical, à l’hôpital du Point G. Il fallait que nous y rencontrions un professeur reconnu à Bamako ou l’un de ses collègues. Il était question de chirurgie. Puis, avant de prendre congé, il nous a donné un dernier conseil.

« Si le papa a les moyens, il ne faut pas la faire opérer ici… Choisissez plutôt Dakar ou bien la France… » Je n’ai jamais oublié ces mots.

« Vous me rendrez compte de la consultation… », a enfin conclu le spécialiste. Nous avons couru à l’hôpital. Malheureusement, les deux professeurs qu’il nous avait indiqués étaient au bloc ; nous avons donc rencontré un autre chirurgien. Ce dernier a regardé le dossier de Bana avant de faire une radiographie.

« Je veux voir s’il n’y a pas d’autre malformation interne… » Le spécialiste a regardé le cliché très attentivement avant de tenir un discours plutôt rassurant. Pour lui, il n’était plus question de chirurgie.

« C’est une nouveau-née et la malformation peut régresser. Néanmoins, son état de santé nécessite un suivi… » C’est la dernière fois que nous avons eu cette radiographie entre les mains. Quelques secondes plus tard, il a rangé le document dans le dossier médical de Bana, car les médecins pouvaient en avoir besoin dans le cas d’une éventuelle intervention chirurgicale. Enfin, il nous a proposé d’installer une sonde dans le corps de notre bébé afin de libérer ses intestins. Après avoir donné notre accord, nous sommes sortis de la salle d’examen. Quelques heures après, nous sommes revenus à la maison avec Bana. L’intervention s’est avérée efficace, car pendant la nuit, notre bébé est enfin parti à la selle. Le lendemain matin, au moment du bain, j’ai constaté que son petit corps était tout chaud. Puis elle a commencé à vomir… Je me suis inquiétée auprès de son papa.

« Cette enfant ne se sent pas bien, il faut que nous la ramenions à l’hôpital… » Le pédiatre, à qui j’ai immédiatement téléphoné, m’a rassurée. Je le remercie du fond du cœur. Les jours ont passé. Trop souvent, Bana n’allait pas à la selle. Un jour, elle a souffert d’une forte diarrhée. J’ai à nouveau fait appel au pédiatre, avec lequel nous avions rendez-vous quinze jours plus tard. Après avoir examiné notre bébé, il nous a rassuré une nouvelle fois.

 

Notre enfant a commencé à grandir. Nous ne dormions pas beaucoup, car elle pleurait très souvent la nuit. Lorsqu’elle a eu environ un an, j’ai parlé de nos soucis à la femme de Babi Samba, un ami qui travaille au contrôle général de l’État et que je remercie vivement. Cette dame m’a confié que l’enfant de sa sœur avait eu la même maladie que Bana. Le pédiatre lui avait assuré, à elle aussi, que la malformation se corrigerait avec le temps… Cependant, un autre médecin n’avait pas été de cet avis.

« Comment peux-tu laisser cette enfant comme cela ? » La femme de notre ami a voulu intervenir, certaine qu’il en était de même pour notre fille. Il est vrai que chaque fois que Bana voulait aller à la selle, elle devait subir une épreuve difficile ; pour se donner du courage, elle prenait mon bras. Elle se mettait alors à trembler et se retrouvait très vite en sueur… Madame Babi m’a communiqué l’adresse d’un médecin qui pratiquait la dilatation de l’anus avec une bougie. Je me suis interrogée. Comment une malformation pouvait-elle se dilater ? Bana a d’abord suivi trois séances. Moi, sa maman, je pleurais avec elle lorsque cette bougie, ce simple morceau de fer pénétrait dans son corps. Et le soir, quand monsieur Bâ rentrait à la maison, il trouvait sa fille en pleurs… Lorsque la date de la quatrième consultation a approché, j’ai voulu faire cesser toutes ces souffrances.

« Monsieur Ba, je ne vais plus chez ce docteur. Si cette enfant doit mourir, elle décèdera à la maison. » Devant l’insistance de son papa, nous sommes tout de même partis tous ensemble pour la nouvelle séance de dilatation. Dans le cabinet du médecin, j’ai demandé à son père de tenir notre fillette pendant l’intervention. Lorsque Bana a commencé à pleurer et à transpirer, j’ai bien vu que les yeux de monsieur Bâ commençaient à rougir... Il n’a pas dit un mot durant le trajet du retour.

Les sanglots de notre fille sont devenus incessants. Pour autant, lorsque la date du cinquième rendez-vous est arrivée, son papa n’avait pas renoncé.

« Madame Bâ, prends l’enfant et amène-la…

— Je ne pars plus, c’est fini.

— Prends l’enfant !

— Je ne pars pas et mon enfant ne part pas non plus… » Monsieur Bâ a fini par céder. J’ai pris contact avec monsieur Babi pour lui donner des nouvelles de Bana. Sa femme a proposé de nous amener chez sa grande sœur. Lorsque j’ai révélé l’identité du médecin qui soignait notre fille, cette dame a réagi.

« Laisse son nom en paix ! » Puis elle nous a raconté son histoire. Elle aussi avait commencé par consulter ce même docteur pour des séances de dilatation. Dès que son fils entrait dans la cour de l’hôpital, il commençait à pleurer, tout comme Bana. Cela avait duré un an. Sa tante, sage-femme de métier, avait voulu le faire soigner à Dakar. Mais un pédiatre, malheureusement décédé depuis, avait tenté de l’en dissuader.

« Si tu le fais partir là-bas, tu vas le tuer ! » Alors, la tante avait insisté auprès du père.

« Tu as un travail et un salaire, alors débrouille-toi pour acheter un billet pour Dakar ! Moi, je m’occuperai du traitement après l’opération… » Finalement, l’enfant avait pu être opéré ; à son retour du Sénégal, il n’avait plus jamais rencontré de problème… En entendant ces mots, je me suis promis d’acheter un billet de train dès le lendemain.

« Donne-moi le numéro de téléphone de ta tante, peut-être pourra-t-elle aider aussi notre enfant… » Nous avons pris contact avec cette dame qui a accepté de nous aider. Dès lors, nous avons commencé à préparer notre voyage. Le papa de Bana n’a pas pu acheter les tickets de train à cause d’une grosse tornade qui avait provoqué des dégâts sur la ligne de chemin de fer. Nous avons donc pris l’avion. Ma belle-sœur Nafy qui, précisément, vit dans la capitale sénégalaise a accepté de nous recevoir. Sur place, la tante de madame Babi s’est vraiment bien occupée de nous. Nous nous sommes d’abord rendus dans une clinique où l’on nous a demandé huit cent mille francs pour trois jours d’hospitalisation… C’est finalement dans un autre établissement que l’intervention chirurgicale a été pratiquée. Mais après un séjour de vingt et un jours, les médecins nous ont annoncé que l’opération avait échoué. Quelle déception !

 

C’est durant cette période de fort découragement que j’ai fait connaissance de l’association Espoir pour un enfant. Sanata Bâ, ma fille aînée, est alors tombée malade. Affectueusement surnommée Mah, elle est l’homonyme de la maman de monsieur Bâ. À la télévision, on faisait de la publicité pour le Centre Hospitalier Mère-Enfant qui venait d’ouvrir ses portes à Bamako. Il se disait qu’on y traitait même les malformations ! Lorsque je m’y suis rendue pour faire soigner Sanata auprès d’un gynécologue quelques jours plus tard, j’en ai profité pour le questionner au sujet de la santé de ma benjamine. Le spécialiste m’a alors orientée vers le docteur Coulibaly, à qui j’ai expliqué le cas de mon enfant.

« Monsieur, nous avons frappé à toutes les portes. Depuis sa naissance, notre fille est ballottée d’hôpitaux en cliniques et je connais le nom de tous les pédiatres par cœur… Regarde : j’ai un carton rempli d’échographies, de radiographies, d’ordonnances, de médicaments… » C’est alors qu’il m’a appris l’existence d’une association qui prenait en charge, en France, des cas similaires à celui de ma fille. Les enfants séjournaient dans des familles d’accueil tout le temps de leur convalescence. Je me suis alors souvenue des paroles prononcées par le Professeur quelques années plus tôt…

« Madame, il y a une équipe d’Espoir pour un enfant qui doit venir à Bamako au mois de décembre… Nous allons lui transmettre le dossier médical de votre fille. » Lui et moi sommes restés en contact. Je l’ai appelé plusieurs fois, mais la date d’arrivée de la mission restait floue. Lors d’une nouvelle consultation, ce docteur a voulu étudier tous les documents médicaux concernant Bana.

« Effectivement, tu as tout tenté… Souhaitons que cette fois, tu aies frappé à la bonne porte ! » Peu de temps après, il m’a annoncé que la mission avait finalement été annulée. Cependant, il a constitué un nouveau dossier en vue de le faire parvenir à Espoir pour un enfant directement en France.

« Si tu as de la chance, elle sera prise… 

— À présent, tous mes espoirs sont sur toi, docteur Coulibaly…

— Remets-t'en au Bon Dieu… » Le soir venu, j’ai fait le compte rendu de la visite à monsieur Bâ.

            « Madame Ba, notre souhait est que cette enfant-là soit guérie… » Bientôt, un Malien, coordinateur de l’association, a pris contact avec nous. Notre cœur s’est rempli de joie. Le jour du premier rendez-vous, me voyant inquiète, Monsieur Bâ m’a assuré que tout se déroulerait bien et que Bana serait enfin soignée. L’homme nous a reçus, fort correctement, dans un dispensaire de la coopération française. Cependant, j’ai remarqué qu’il parlait de notre enfant comme s’il s’agissait d’une marchandise…

« Combien pouvez-vous donner d’argent pour les soins qui seront délivrés par Espoir pour un enfant ?

— Compte tenu des dépenses que nous avons déjà effectuées pour son opération à Dakar, nous n’avons plus rien actuellement... Mais dès que nous aurons les moyens, nous les mettrons à la disposition de l’association. » Finalement, monsieur Bâ est parti remettre cent mille francs à ce monsieur. Notre petite fille allait enfin être opérée en France ! Nous avons appris ensuite que nous n’aurions jamais dû remettre de l’argent à cet homme…

 

Quelque temps avant le grand jour, nous avons commencé à la préparer.

« Veux-tu aller en France ? » L’idée avait l’air de l’enchanter. Elle paraissait si joyeuse, si contente ! Alors, nous l’avons surnommée « Poupée de France » et avons fait sa petite valise. Elle avait tout juste trois ans ! Le jour de son départ a été un événement. C’était un 30 avril, je m’en souviendrai toute ma vie… Comme toute maman, j’étais inquiète. Je ne savais quoi faire, ni quoi dire. J’étais contente, mais aussi très triste de me séparer de ma chère enfant, à qui j’avais donné le nom de ma maman... Les voisins, ses parents, ses tontons et ses taties sont tous venus lui dire au revoir. Quand l’heure du départ a sonné, son papa et un ami l’ont amenée à l’aéroport. J’ai commencé à pleurer et madame Babi, qui était présente, a aussi versé quelques larmes. J’aurais aimé partir avec eux, mais monsieur Bâ, voyant mes larmes, m’en a dissuadée. Plus tard, il m’a raconté qu’à l’aéroport, une dame d’Aviation sans frontières a pris en charge notre petite fille qui, au moment du départ, n’a pas du tout pleuré.

« Bye-bye ! » a-t-elle simplement dit à son papa avant de suivre la dame. Je n’ai pas pu dormir durant la nuit qui a suivi, car je ne savais pas comment se passait ce voyage. De plus, j’étais inquiète de l’opération chirurgicale que notre fillette allait bientôt subir... J’ignorais aussi sur quelle famille d’accueil notre petite Bana allait tomber… J’ai commencé à pleurer et son papa est venu me consoler.

« Tu dois remercier le Bon Dieu. Nous avons tout tenté et je suis content que nous ayons enfin trouvé une solution… Madame Bâ, il faut maintenant t’en remettre au Bon Dieu… » Deux ou trois jours après, Espoir pour un enfant nous a contactés pour nous donner le numéro de téléphone de la famille d’accueil qui recevait notre fille. C’était celui de la famille Coitoux, que j’embrasse très fort et que je remercie du fond du cœur. Toute la famille, du côté de monsieur Bâ et du mien, se joint à moi pour remercier cette sacrée Brigitte, une femme vaillante qui a fait pour mon enfant ce que moi, sa maman, je n’ai pas pu faire…

 

Brigitte, alors que j’étais inquiète, tu nous as appelés et tu nous as fait savoir que Bana n’était pas toute seule, car une petite Malienne de Bamako séjournait aussi chez toi. C’était la petite Fatou, paix à son âme. Nous avons alors pris contact avec son père, qui est venu à notre rencontre avec sa femme Mariga. Ils avaient amené avec eux un album de photographies et grâce à cela, nous avons découvert Fatou pour la première fois. Ensemble, nous avons discuté longtemps… Nous étions si contents de nous rencontrer ! Ces gentilles personnes m’ont, elles aussi, conseillée de m’en remettre au Bon Dieu…

 

Entendre la petite voix de Bana au téléphone m’a rassurée et m’a permis de tenir jusqu’à son retour. Brigitte, tu avais promis, le jour de l’intervention, de nous appeler dès la sortie du bloc, prévue vers quatorze heures. Je ne suis même pas allée au bureau ce jour-là, et je n’oublierai jamais ce moment. Je faisais du linge à la maison. Douze heures ont sonné, puis treize, puis quatorze… Le téléphone restait silencieux. Peut-être mon enfant était-elle décédée ? Je n’étais pas tranquille ; même son papa n’a pas eu la force de prendre son déjeuner… À quinze heures, nous n’avions toujours pas de nouvelles. J’ai alors proposé à monsieur Bâ de téléphoner nous-mêmes. Il m’a demandé de ne pas m’inquiéter et d’être encore patiente. Vers seize heures, le téléphone a enfin sonné et nous avons entendu ta voix. L’opération s’était bien passée et notre fille était en train de se réveiller.

« Tant mieux, elle vit ! » me suis-je dit. Tu as su nous rassurer et jusque dans ma tombe, je ne t’oublierai jamais, Brigitte. Tu es dans mon cœur et je ne cesserai jamais de te féliciter et de te remercier.

Après l’opération, tu t’es bien occupée de Bana, qui avait besoin d’attention et de repos. Un jour, tu nous as téléphoné pour nous annoncer le retour prochain de notre enfant, prévu pour la fin du mois de novembre. Avant même qu’elle n’arrive, son papa, pour lui faire une surprise, a été l’inscrire dans une maternelle un peu chère ! Lorsque notre Bana est enfin revenue, elle m’a donné une lettre que tu avais écrite à mon attention. Je crois que je la connais par cœur :

 

C’est avec un grand bonheur que je vous renvoie Bana, qui est guérie. Je suis triste de me séparer d’elle, mais je sais que nous nous reverrons bientôt. Sachez que j’ai pris un grand plaisir à m’occuper d’elle et que nous avons passé de merveilleux moments toutes les deux. Madame Ba, en m’occupant de Bana, j’ai pensé à vous à chaque instant. Je réalise la souffrance, pour une maman, d’être obligée de laisser partir son enfant si loin et dans l’inconnu. Dieu a voulu que Bana aille dans notre famille et je le remercie chaque jour. Si Bana n’avait pas eu ce problème, nous ne nous serions jamais rencontrées. Bana et Fatoumata sont mes enfants de cœur et les liens qui nous unissent ne seront jamais rompus. Je souhaite à Bana et à toute votre famille bonheur, santé, prospérité. À bientôt, Brigitte.

 

Ces mots me touchent beaucoup, car j’ai beaucoup souffert de tout cela. Je garderai cette lettre précieusement et Bana la donnera à ses enfants et petits-enfants. Cette association devrait s’appeler Espoir pour les parents

 

Lorsque Bana a quitté la France, nous sommes restés en contact téléphonique avec la famille Coitoux. Franck, l’époux de Brigitte, nous a confié que sa femme ne cessait de parler de notre fille. Nous avons ensuite été invités au mariage d’Étienne, l’un de leurs fils. Nous étions si contents de rencontrer cette famille ! Je n’oublierai jamais cette merveilleuse journée. Nous sommes ensuite partis tous ensemble pour un séjour d’une semaine à Paris. Bana et moi avons dormi chez tante Nafy, tandis que le couple Coitoux a séjourné à l’hôtel. Le soir, nous sortions manger au restaurant. C’est le jour où nous étions partis visiter la tour Eiffel que l’on nous a annoncé le décès de la petite Fatoumata. Cette journée a été triste et douloureuse pour nous tous. C’est là que nous avons décidé de confier Bana à Franck et Brigitte, et de retourner au Mali sans notre enfant. Lorsque nous nous sommes séparés, j’ai regardé une dernière fois ma petite et je me suis adressée au Bon Dieu :

« C’est toi seul qui peux m’infliger cela, qui peux me séparer ainsi de mon enfant… » Je savais qu’elle était entre de très bonnes mains. Pendant ce temps, Bana me regardait d’un air étonné.

« Papa Franck, pourquoi Maman pleure-t-elle comme cela ? » Ce jour-là, j’ai rencontré une Burkinabé et une Française, à qui j’ai présenté mon enfant, ma benjamine. Lorsque je leur ai raconté mon histoire, elles ont commencé à pleurer avec moi…

 

Trois ou quatre ans ont passé avant que Bana revienne à la maison. Son retour a été une grosse joie pour nous tous, qui aimons cette enfant-là. Lorsque, durant son séjour, elle a naturellement fait quelques bêtises, son papa m’a priée de la laisser tranquille.

« Cette enfant a été une grande malade, j’ai pitié d’elle et il faut essayer de la comprendre… » Depuis, chaque année, lorsque Bana repartait de notre maison à la fin de l’été pour rejoindre la France, sa grand-mère maternelle craignait de ne plus être en vie lors de son prochain retour au Mali.

« On a donné mon nom à cette enfant que je ne peux chérir… » Souvent, les gens de mon entourage sont intrigués.

« Cette Française n’a-t-elle donc pas d’enfant ? 

— Ce n’est pas une Française. C’est une Africaine, mère de six enfants.

— Mais pourquoi s’occupe-t-elle de ta fille ?

      — L’amour n’a pas de frontières. Elle aime mon enfant comme si elle l’avait mis au monde… » Encore merci, Brigitte, du fond de mon cœur. Sois rassurée, je suis avec toi à tout moment, que ce soit en France ou au Mali.

Bana m’a dit un jour qu’elle avait deux mamans : maman Bâ et maman Brigitte. Ce jour-là encore, j’ai pleuré. Brigitte, tout ce que tu as fait pour Bana, tu l’as fait comme s’il s’agissait de ta propre famille. Toi seule sais ce que tu recherches dans la vie. Je prie le Bon Dieu pour qu’il te satisfasse ici-bas comme dans l’au-delà.

Merci Brigitte, je te remercie mille fois et je t’embrasse très fort ainsi que tes enfants, tes parents, tes amis.

J’adresse aussi mes remerciements à Béatrice, paix à son âme, qui a été, tout comme toi, plus qu’une maman. Je présente mes condoléances les plus sincères à la famille de cette maman qui a su comprendre les enfants malades ainsi que leurs parents. Grâce à elle, une petite fille prénommée Aïcha a pu bénéficier d’une greffe de tympans... J’embrasse son mari et ses enfants, que la terre leur soit légère.

Je remercie enfin le docteur Bosc qui n’a pas ménagé ses efforts pour comprendre Bana, qui est aussi heureuse que moi aujourd’hui.

Ici, lorsqu’on me demande comment évolue la santé de Bana, je réponds qu’elle est en France, chez sa maman. Je rajoute toujours que ce n’est pas un regret, et que c’est Dieu qui l’a voulu ainsi. Toute la famille te remercie, Brigitte, mais les mots me manquent. Tu as des qualités que je n’ai pas ; tu fais les choses sans arrière-pensées. J’embrasse aussi mamie Lydie et ta maman. Lorsqu’elle a vu Bana pour la première fois, elle s’est jetée sur elle sans même me regarder ! J’aime tous mes enfants, mais celle-là constitue une vraie partie de moi.

Que Dieu exauce tes vœux, qu’il te donne une longue vie pleine de santé, de bonheur et de prospérité. Je suis l’une de tes sœurs et tu peux compter sur moi.

 

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